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Quel impact pourrait avoir la fin du régime des mollahs en Iran pour l'Arménie?

Quel impact pourrait avoir la fin du régime des mollahs en Iran pour l'Arménie?

Par Ani Paitjan

Depuis le 28 décembre, les Iraniens manifestent dans les rues aux quatre coins du pays. Cela avait commencé avec des mécontentement économiques face à la vie insupportablement chère et à l’inflation et cela s’est poursuivi en revendications politiques, les Iraniens demandent la fin du régime au pouvoir. On dit que la situation s’est apaisée depuis, mais on raconte aussi qu’il y a eu “bain de sang”, “carnage” de la part du régime en réponse aux manifestations. 

Clément Therme, historien, expert des pays du Moyen-Orient et notamment de l’Iran de renom, fait partie des analystes géopolitiques qui estiment que le régime des mollahs iraniens est à bout de souffle. L'Arménie et l’Iran sont des alliés stratégiques dans l'échiquier de la région. Quel impact la fin de la théocratie iranienne pourrait-elle avoir sur l'Arménie?  

Ani Paitjan: Les Iraniens sont toujours enlisés dans un blocus numérique. Le régime en place a coupé tout accès à Internet. Selon les chiffres du gouvernement, les manifestations auraient fait plus de 3 000 morts. Les groupes d’opposition et les organisations humanitaires contestent ces chiffres et évoquent 30 000 à 40 000 morts sous les ordres du régime. Les Etats-Unis ont menacé d’une intervention militaire et l’Europe a pris la décision de classer les Gardiens de la Révolution, la faction armée du gouvernement, de groupe terroriste. Assiste-t-on aux derniers moments de la République islamique d’Iran? 

Clément Therme: Le signal principal qui fait croire que le régime de Khamenei est à bout de souffle, c’est l’appel du dirigeant de l’opposition en exil, Reza Pahlavi (héritier du régime monarchique de l’Iran avant la Révolution islamique, ndlr.), à manifester dans les rues et qui a été suivi des faits. Son appel à protester a engendré des manifestations immenses. Le fait que ce soit un représentant de l’ancien régime accentue le mouvement populaire déjà présent. Ce mouvement populaire traduit l'échec de la République islamique, la fin d’un cycle historique. S’il est encore impossible de donner la date de la fin du régime, il semble, en tout cas, que le statu quo soit intenable dans la forme actuelle, en raison des conséquences économiques de la survie de la République islamique. Le régime survit mais cela se fait au prix de l’appauvrissement du pays, c’est-a-dire que le pays sombre dans la pauvreté. Dans le temps long, on va faire face à un État zombie: c'est-a-dire que le régime subsiste, l’appareil sécuritaire reste cohérent pour l’instant mais reste à prouver qu’ils ont les capacités de régler les problèmes économiques du pays. 

A.P: Quelles sont les conséquences de cette instabilité sur la région, en particulier sur l'Arménie?

On a déjà vu les conséquences pour l'Arménie lors de la guerre des 12 jours au mois de juin dernier(conflit qui opposait Israël à l’Iran, ndlr): la route terrestre entre les deux pays. Il y a eu une interruption du trafic cependant quelques jours parce qu’une partie des denrées qui vont en Arménie transitent par les ports iraniens du Golf persique. Donc, effectivement, il s’agit d’une question de survie économique pour l'Arménie et la relation avec l’Iran est fondamentale pour la stabilité de l'Arménie. Erevan a donc intérêt à la stabilisation de la situation en Iran. Dans le cas du scénario du pire, c’est-a-dire le chaos, la fragmentation du pays aura des conséquences directes sur l'Arménie. 

Mais, ce n’est pas sûr que cela arrive. Dans le cas d’un nouveau régime, dans ce cas-ci le plus solide semble être Reza Pahlavi, l'Arménie n’aurait rien à craindre. L’ancien régime avait de bonnes relations avec l’URSS et Pahlavi l’a annoncé: il pratiquerait ce qu’on appelle l'équilibre positif contre les grandes puissances (L'équilibre positif des puissances en relations internationales est une stratégie où plusieurs États s'unissent pour contrebalancer la puissance d'un acteur hégémonique afin de garantir la paix et leur souveraineté. Contrairement à une simple coexistence, cet équilibre vise à empêcher la domination d'une seule nation par la création de coalitions défensives, ndlr).
L’instauration d’un régime qui défendrait les intérêts nationaux de l’Iran n’aurait pas cette tension permanente avec les Etats-Unis, donc d’un certain point de vue, ça pourrait aussi être une opportunité pour l'Arménie. Puisqu’il a annoncé qu’il voudrait avoir de bonnes relations avec tout l’ensemble des voisins. Donc si ce scénario positif advient pour l'Arménie, ce sera un moindre mal.

Mais en attendant, tant que l’appareil de sécurité est en place, l’opposition n'étant pas armée et le régime se présentant comme victime des manifestants dans la guerre informationnelle, on peut s’attendre à des difficultés dans les prochaines semaines ou les prochains mois. Et l’effondrement de l'économie iranienne n’est pas non plus une bonne nouvelle pour l'Arménie puisqu’elle a intérêt à avoir des relations positives avec l'ensemble de ses voisins. Tant que l’administration de Trump sera au pouvoir, avec cette politique de pression maximale et de sanctions économiques, l'Arménie sera effectivement sous pression du fait de son rapprochement récent avec les Etats-Unis. Ce qui compte pour la République islamique a travers l'Arménie c’est la Russie. En 1991, le fait que Téhéran choisisse de construire cette amitié avec Erevan s’explique aussi par les choix russes. Et on a vu que lors de la guerre de 2020, la Russie s’est rapprochée de l'Azerbaïdjan et l’Iran a suivi. Donc, il y a une dépendance dans cette relation russo-iranienne et les dynamiques bilatérales arméno-iraniennes.

Photo: Clément Therme, expert dans les pays du Moyen-Orient, notamment de l’Iran.

A.P: L'instabilité interne de l'Iran pourrait-elle créer un effet d’aubaine pour des Etats dans la région pour la Turquie et l'Azerbaïdjan, voisins de l'Arménie et qui nourrissent le souhait d’invasion au sein de la souveraineté territoriale de l'Arménie? 

C.T: C’est l'idée d’un Iran fragmenté et faible qui servirait l'intérêt des autres puissances régionales. Et c’est donc pour ça que la Turquie se serait opposée, tout comme les pays de la péninsule arabique à la perspective d’une intervention militaire américaine. Oui, à court terme, probablement que cet affaiblissement de la République islamique, une république qui a son appareil de sécurité transnationale focalisé sur les crises internes permet à la Turquie de développer, par exemple, son agenda en Syrie ou au Liban ou de prendre la place de l’Iran en tant que puissance régionale. 

Mais c’est un  reflux à court terme. Parce que si un Etat iranien qui défend les intérêts nationaux du pays émerge, cela peut également être positif pour l’ensemble des pays de la région. N’oublions pas que la Turquie est aussi très préoccupée par les politiques iraniennes à l'échelle régionale. On l’a vu notamment dans sa rivalité avec l’Irak, dans la rivalité entre le Tadjikistan et le Kyrgyzstan, entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan. Donc la Turquie n’est pas non plus un soutien du régime à Téhéran. Elle observe et évalue les différents scénarios. Mais si vous regardez le cas de l’ancien régime, vous noterez que les deux pays avaient d’excellentes relations. En fait, le changement fait peur, mais en même temps, l'émergence d’un Iran normalisé est une bonne nouvelle pour l'Arménie et pour la Turquie. Cette république islamique a toujours eu des ambitions au-delà de ses frontières. Cela a toujours été une source d'inquiétude pour les pays voisins. L'Arménie fait face, peut-être a une petite échelle, au prosélytisme islamique sur son territoire, qui a lieu, il y a des réseaux iraniens formes dans le pays, les migrants arméniens et iraniens qui ont fui l’Iran pour se réfugier en Arménie, les questions de l’achat de terre, etc.

Même si Erevan est un partenaire de Téhéran, il y a tout de même des inquiétudes en Arménie vis-a-vis de l’Iran.  La fin d’un régime théocratique aux ambitions transnationales peut susciter des peurs à court terme ou des effets d’aubaine mais tout le défi est de s’assurer qu’on n’assiste pas au scénario irakien ou afghan et que s’il y a un changement politique de fond, l'intégrité de l’Etat soit assurée et que les dimensions idéologiques de la République islamique soient annulées et deviennent un souvenir historique. Tout comme le fut l’URSS pour la Russie. 

A.P: Finalement, Reza Pahlavi est-il vraiment le candidat idéal pour la suite?

C.T: C’est une question très complexe parce qu’il y a une mémoire fracturée. Il y a les mouvements de gauche qui s’opposent à ce retour parce qu’ils ont combattu l’ancienne monarchie, tout comme ils combattent la République islamique. Donc c’est vrai qu’il ne fait pas du tout l'unanimité. Mais quand il s’agit de son approche de la politique étrangère ou de la politique régionale, tous les partis la saluent. C’est-a-dire que c’est une politique étrangère qui défend les intérêts économiques du pays. Après les accords d’Alger de 1975, avec l’Irak de Saddam Hussein, la monarchie iranienne avait tissé de bonnes relations avec l’ensemble des pays voisins, même l’URSS. Donc, l’ancien régime n'était pas du tout une marionnette au service des Américains que la République islamique a caricaturé après la Révolution. Il y avait aussi cette idée de la sécularisation, donc de la séparation de la religion et de la politique et qui est très populaire chez les jeunes en Iran, et le succès économique de l’ancien régime qui rejaillissent dans les consciences iraniennes. Mais c’est une nostalgie, c'était une autre époque et le prince héritier n’a jamais exercé de fonction dans cet ancien régime. Il a quitté peu avant ses 18 ans et avant la révolution, donc il n’a pas d'expérience significative en politique vu qu’il est en exil. Et il y a également cette inquiétude du fait qu’il ait vécu à l'extérieur des frontières du pays pendant plusieurs décennies. Donc c’est à la fois une force puisqu’il n’a pas collaboré avec le régime du pouvoir islamique mais aussi une faiblesse en raison de son éloignement des affaires du pays. Pour l’instant, la question est prématurée car l’appareil de sécurité ne s’est pas encore effondré et il y a des risques que la violence d’Etat perdure.

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