Par Ani Paitjan
Il ne peut y avoir de double subordination dans l’armée, au sein des forces armées. C’est ce qu’a déclaré le ministre de la Défense, Suren Papikyan, en commentant la décision de suspendre les activités des aumôniers nommés par l’Église au sein de l’armée.
Une décision qui touche à un sujet particulièrement sensible en Arménie, où la présence de l’Église apostolique arménienne dans l’institution militaire s’inscrit dans une histoire marquée par la guerre, l’indépendance et la construction de l’État. Dès le début des années 1990, et plus encore durant la première guerre du Haut-Karabakh, l’accompagnement spirituel des soldats a été perçu comme un soutien moral indispensable, dans une armée en formation, composée majoritairement de jeunes conscrits confrontés à un conflit existentiel.
Une présence héritée des années de guerre
Au fil des années, cette présence s’est institutionnalisée. Des aumôniers, nommés par l’Église, ont été intégrés dans les unités militaires pour assurer des offices religieux, accompagner les soldats dans les moments de deuil ou de traumatisme, et offrir un soutien moral informel. Cette coopération s’est construite sur un équilibre délicat entre deux institutions centrales de la société arménienne : l’armée, pilier de la souveraineté étatique, et l’Église, acteur historique majeur de l’identité nationale.
C’est précisément cet équilibre que le ministère de la Défense entend aujourd’hui redéfinir, dans un contexte politique plus large marqué par des relations souvent tendues entre l’Église et le pouvoir exécutif.
Église et pouvoir politique : des relations de plus en plus tendues
Depuis la « révolution de velours » de 2018, les rapports entre l’Église apostolique arménienne et le gouvernement dirigé par le Premier ministre Nikol Pachinian se sont progressivement distendus. Le nouveau pouvoir, engagé dans une refonte des institutions et une affirmation plus stricte du principe de séparation entre sphère religieuse et sphère politique, a régulièrement reproché à l’Église de s’immiscer dans le débat public.
De son côté, une partie du clergé a exprimé des critiques ouvertes à l’égard du gouvernement, notamment après la guerre de 2020 et lors des crises sécuritaires qui ont suivi, allant parfois jusqu’à appeler à la démission du Premier ministre. Dans ce climat de défiance mutuelle, la question de la présence institutionnelle de l’Église au sein de l’armée revêt une portée particulière.
La question de la subordination au cœur de la réforme
Pour les autorités, elle pose un problème de principe : celui de la clarté de la chaîne de commandement et de l’absence de toute ambiguïté dans la subordination au sein des forces armées. Pour une partie de l’opinion et du clergé, elle touche à un héritage symbolique profond, où l’Église est perçue comme un pilier moral de la nation, en particulier en temps de crise.
« Les affirmations selon lesquelles le service spirituel serait supprimé dans l’armée sont incorrectes. Le service spirituel peut se poursuivre dans l’armée, mais les aumôniers devront être placés sous l’autorité de la direction du soutien moral et psychologique des forces armées », a déclaré Suren Papikyan le 6 février, lors d’un point presse à l’Assemblée nationale.
Un nouveau cadre institutionnel pour le service spirituel
Par ordre du ministre de la Défense, les activités des aumôniers nommés directement par l’Église au sein de l’armée ont été suspendues à compter du 1er février. Le service spirituel ne disparaît pas, mais il sera désormais coordonné par la Direction du soutien moral et psychologique de l’État-major général des forces armées de la République d’Arménie et exercé sous l’autorité du commandant de l’unité militaire concernée.
Selon Papikyan, le ministère de la Défense pourra conclure des contrats avec des membres du clergé disposant d’une formation théologique, afin qu’ils poursuivent leur mission au sein de l’armée, mais dans un cadre clairement défini par la hiérarchie militaire.
Interrogé par un journaliste sur la possibilité de prendre une telle décision sans l’accord du Catholicos, le ministre a répondu sans détour :
« Tous les instituts fonctionnent en Arménie. Qu’ils contestent, qu’ils saisissent la justice si tel est le cas. Je ne pense pas que ce soit ainsi, je ne suis pas d’accord avec eux, toutes mes actions sont légales. »
Abrogation d’un texte fondateur de l’an 2000
Selon l’ordre ministériel, l’arrêté n° 728 du ministère de la Défense de l’an 2000, intitulé « Sur le service spirituel de l’Église apostolique arménienne au sein des forces armées de la République d’Arménie », est déclaré nul et non avenu. Ce texte avait formalisé, il y a plus de vingt ans, la présence institutionnelle des aumôniers religieux dans l’armée arménienne.
Le nouvel ordre prévoit par ailleurs que les personnes appelées au service militaire obligatoire et étant des ministres du culte verront leur service organisé conformément au régime applicable aux soldats du rang.
Une réforme militaire aux répercussions politiques
À travers cette réforme, le ministère de la Défense affirme vouloir clarifier la chaîne de commandement et renforcer la cohérence institutionnelle des forces armées. Une démarche qui s’inscrit dans un processus plus large de professionnalisation et de centralisation de l’armée arménienne, mais qui, dans le contexte actuel, dépasse largement le seul cadre militaire et continue de susciter débats et crispations au sein de la société arménienne.
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