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Au 1er février, 15 000 Arméniens d’Artsakh ont quitté l’Arménie

Au 1er février, 15 000 Arméniens d’Artsakh ont quitté l’Arménie

Par Hayk Ghazaryan

Ajout par Ani Paitjan

Au 1er février, 46 300 déplacés forcés originaires d’Artsakh ont quitté l’Arménie, dont 31 298 sont revenus. Autrement dit, depuis le déplacement forcé de septembre 2023, 15 002 habitants d’Artsakh sont partis et ne sont (toujours) pas revenus en Arménie. Par rapport au mois précédent, le nombre de retours a augmenté de 127 personnes. Ces données ont été fournies à CivilNet par le Service de sécurité nationale d’Arménie.

Derrière ces statistiques se cache en réalité l’un des plus importants bouleversements sociaux qu’ait connu l’Arménie depuis son indépendance. En l’espace de quelques jours à l’automne 2023, presque toute la population du Haut-Karabakh — environ 100 000 à 120 000 personnes — s’est réfugiée en Arménie après la prise de contrôle du territoire par l’Azerbaïdjan. Pour un pays d’à peine trois millions d’habitants, le choc démographique a été considérable : l’équivalent d’environ 4 % de la population est arrivé presque simultanément, souvent sans biens, sans économies et parfois sans documents.

Une arrivée massive, une solidarité immédiate… mais provisoire

Dans les premières semaines, l’accueil a reposé sur la solidarité spontanée. Des familles ont hébergé des inconnus, des hôtels ont été réquisitionnés, des écoles et centres culturels ont servi d’abris d’urgence. Cependant, l’urgence humanitaire s’est rapidement transformée en problème structurel : celui du logement durable.

Le marché immobilier arménien était déjà sous tension depuis 2022, après l’arrivée massive de citoyens russes ayant quitté leur pays à la suite de la guerre en Ukraine. L’installation des Artsakhiotes a aggravé la situation. Les loyers ont fortement augmenté, particulièrement à Erevan, et de nombreux propriétaires ont refusé de louer à des familles nombreuses ou sans revenus stables. Les contrats de location sont souvent très courts et les déménagements fréquents.

Aujourd’hui, beaucoup de déplacés vivent dans des villages éloignés, dans des maisons inachevées, chez des proches déjà précaires ou changent de logement plusieurs fois par an. Certaines familles de six ou sept personnes occupent une seule pièce.

Le rôle central de l’aide sociale

De la période du printemps 2024 à la même période en 2025, le nombre d’Artsakhiotes ayant quitté l’Arménie sans revenir est resté relativement stable, autour de 11 000 à 12 000 personnes. Toutefois, depuis mai 2025, une nouvelle vague de départs est observée : en quelques mois seulement, le nombre de non-retours a augmenté d’environ 4 000 à 5 000, atteignant 16 735 en août.

Cette évolution coïncide chronologiquement avec l’arrêt puis la transformation en aide ciblée du programme de soutien social dit « 40 000 + 10 000 drams ». Pendant plus d’un an, chaque déplacé recevait environ 40 000 drams mensuels (près de 100 dollars), auxquels s’ajoutaient 10 000 drams destinés aux charges. Pour beaucoup de familles, cette allocation constituait la seule ressource régulière permettant de payer un loyer.

Lorsque le programme a été réduit et limité à certaines catégories, nombre de ménages ont perdu leur équilibre financier. Incapables d’assumer les coûts de logement, certains ont alors choisi de quitter l’Arménie, souvent vers la Russie, les États-Unis ou la France, où ils disposaient déjà de réseaux familiaux.

Bien que les départs aient atteint un pic durant l’été 2025, la situation s’est quelque peu stabilisée à la fin de l’année : au 1er janvier 2026, le nombre de personnes n’étant pas revenues est redescendu à 15 129, grâce à une augmentation du rythme des retours.

Trouver un travail, l’autre grande difficulté

Au-delà du logement, l’intégration économique reste l’obstacle principal. Sur le papier, l’intégration linguistique ne pose pas de problème : les déplacés parlent arménien. Mais la structure de l’économie diffère profondément entre l’Artsakh d’avant-guerre et l’Arménie actuelle.

Dans l’enclave, une grande partie de la population travaillait dans le secteur public, l’agriculture subventionnée ou les structures liées à la sécurité. L’économie arménienne, elle, repose davantage sur les services urbains, la construction, le commerce et, dans une moindre mesure, le secteur technologique. Les qualifications ne sont donc pas toujours transférables. D’anciens fonctionnaires, enseignants ruraux ou militaires peinent à trouver un emploi stable, parfois plus d’un an après leur arrivée.

Enfants, scolarité et traumatismes

Les enfants se sont intégrés plus rapidement dans les écoles arméniennes, mais les établissements ont dû absorber brutalement des milliers de nouveaux élèves. Les classes sont souvent surchargées et les programmes diffèrent de ceux qu’ils suivaient auparavant.

Surtout, beaucoup ont vécu le blocus de neuf mois du Haut-Karabakh en 2022-2023 puis l’exode. Des enseignants et psychologues évoquent des troubles du sommeil, de l’anxiété ou des difficultés de concentration. Pour ces enfants, il ne s’agit pas d’une migration économique mais d’une expérience de guerre.

Identité et sentiment d’exil

Le nombre de personnes obtenant de nouveaux passeports arméniens augmente néanmoins : entre 2023 et le 5 février 2025, sur 26 099 déplacés forcés d’Artsakh, 20 769 ont reçu un passeport arménien. Par ailleurs, 9 715 mineurs ont acquis la citoyenneté arménienne par le processus de délivrance de documents.

Cependant, l’intégration administrative ne signifie pas toujours une intégration psychologique. Beaucoup de déplacés ont perdu non seulement leur maison, mais aussi leur environnement social, leur église, parfois les tombes familiales. Nombre d’entre eux ne se considèrent pas comme migrants mais comme habitants d’un territoire perdu. Psychologues et travailleurs sociaux parlent d’un « deuil territorial » collectif.

Une émigration secondaire

Les départs recensés ne traduisent donc pas nécessairement un rejet de l’Arménie. Ils reflètent plutôt l’incertitude économique : impossibilité d’acheter un logement, absence d’emploi stable et fatigue d’une situation humanitaire prolongée. Une partie des familles part avec l’idée de revenir si les conditions s’améliorent.

Plus tôt, le Service des migrations et de la citoyenneté avait indiqué à Infocom que le nombre total de déplacés forcés s’élève à environ 150 000 personnes, tout en précisant qu’il est impossible d’en établir un chiffre exact.

Au-delà des données statistiques, la question des Artsakhiotes est devenue l’un des principaux défis sociaux du pays. L’Arménie a réussi l’accueil d’urgence ; reste désormais l’enjeu plus long et plus complexe : transformer un refuge temporaire en intégration durable.

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