Par Ani Paitjan
Le Premier ministre Nikol Pachinian juge paradoxal que seule une faible part des terres agricoles du pays soit irriguée alors que la République d’Arménie dispose d’importantes ressources hydriques. Il s’est exprimé à ce sujet le 23 février, lors d’un événement consacré au 25e anniversaire de la création du Comité des eaux.
«Le problème n’est pas la ressource elle-même, mais notre capacité à la gérer. Je dois peut-être souligner que c’est aussi un de ces cas où nous disons que, pour résoudre n’importe quelle question, le gouvernement dispose de trois solutions : la première est l’éducation, la deuxième est l’éducation, et la troisième est également l’éducation. Et cela nous concerne tous. Lorsque je fais ce constat, je le fais d’abord à mon propre sujet, car notre attitude envers l’eau doit subir un changement fondamental», a souligné Pachinian.
Évoquant également l’évolution de certaines de ses propres positions passées, le Premier ministre a indiqué que la vie est un processus de transformation et que refuser de changer conduit aux catastrophes.
«Beaucoup de nos catastrophes sont liées au fait que nous ne comprenons pas la nécessité de changer, que nous ne comprenons pas qu’il est impossible de transformer quoi que ce soit sans transformation. Le secteur de l’eau est l’un de ceux où nous n’avons pas changé du tout. C’est pour cela que nous faisons du sur-place et rien ne nous sauvera tant que nous ne comprendrons pas qu’il faut modifier notre attitude envers l’eau, depuis le système de gouvernance publique jusqu’au niveau populaire», a déclaré Nikol Pachinian.
Le chef du gouvernement a également insisté sur la nécessité de revoir globalement l’approche à l’égard de l’agriculture :
«Nous devons nous fixer pour objectif qu’en Arménie il n’existe plus de terres agricoles non irriguées, mais aussi que d’autres terres, de différentes catégories, deviennent des vergers. Aujourd’hui, la ressource hydrique existe dans le pays. Selon les estimations d’experts, entre 5 et 7 milliards de mètres cubes d’eau se forment chaque année en Arménie.»
Un pays riche en eau mais des champs souvent secs
La remarque du Premier ministre renvoie à un paradoxe bien connu des spécialistes du secteur : l’Arménie n’est pas un pays pauvre en eau. Avec des précipitations moyennes d’environ 550 millimètres par an, un relief montagneux dense et un réseau hydrographique important — Hrazdan, Debed, Vorotan, Arpa ou encore Akhourian — le pays dispose, en théorie, de ressources suffisantes pour irriguer largement ses terres agricoles. Le lac Sevan constitue en outre l’une des plus importantes réserves d’eau douce de la région.
Pourtant, dans la pratique, une part importante des surfaces cultivées reste dépendante des pluies saisonnières. Certaines années, des exploitations entières n’ont accès à l’eau que de façon intermittente. Le problème n’est donc pas l’existence de la ressource, mais sa distribution.
L’héritage soviétique d’un système à bout de souffle
Sous l’Union soviétique, l’Arménie possédait un système d’irrigation très développé reposant sur de vastes canaux, des stations de pompage et une gestion centralisée. Ce modèle fonctionnait grâce à des subventions énergétiques massives : l’électricité nécessaire aux pompes coûtait peu et l’entretien était assuré par l’État.
Après l’indépendance en 1991, le système a survécu physiquement mais pas économiquement. L’augmentation du prix de l’électricité, la privatisation des terres et l’effondrement des budgets publics ont rendu son fonctionnement difficile. Une grande partie des infrastructures — construites dans les années 1960-1980 — continue aujourd’hui d’être utilisée sans rénovation profonde.
Conséquence : des pertes considérables. Selon différentes estimations sectorielles, entre 30 % et 50 % de l’eau d’irrigation se perd avant d’atteindre les champs, notamment en raison de canaux fissurés, d’infiltrations dans les sols volcaniques ou de canalisations vétustes.
Le rôle critique — et risqué — du lac Sevan
Pour compenser ces insuffisances, l’Arménie recourt régulièrement à un levier sensible : les prélèvements dans le lac Sevan afin d’irriguer la plaine de l’Ararat, principale région agricole du pays (vergers, vigne, maraîchage). Or ce lac constitue une réserve stratégique nationale et un écosystème fragile.
La libération d’eau pour sauver les récoltes estivales soulève chaque année des débats environnementaux. La baisse du niveau du lac et les phénomènes d’eutrophisation observés ces dernières années illustrent la tension entre impératif agricole et protection écologique.
«Nous devons comprendre que la solution réside dans l’irrigation goutte-à-goutte et l’agriculture intensive. Notre agriculture actuelle, en dehors de ce modèle intensif, est globalement dommageable, car nous n’en calculons pas le coût réel : le prix de l’eau est sous-évalué et l’agriculture fonctionne à perte», a déclaré Pachinian.
Un modèle agricole à transformer
Une part importante de l’agriculture arménienne fonctionne encore selon des méthodes traditionnelles, notamment l’irrigation par inondation — consistant à submerger les parcelles — particulièrement consommatrice d’eau dans un climat continental chaud et sec en été. L’évaporation élevée et la salinisation des sols dans la vallée de l’Ararat aggravent encore les inefficacités.
Les autorités promeuvent désormais l’irrigation goutte-à-goutte et les vergers intensifs, qui permettent d’économiser l’eau et d’augmenter les rendements, mais nécessitent des investissements importants pour des exploitations agricoles souvent modestes.
La question du prix de l’eau constitue également un obstacle. Les tarifs d’irrigation, maintenus bas pour préserver les revenus ruraux, limitent les capacités financières des associations locales de gestion de l’eau, qui peinent à entretenir les réseaux. Ce cercle vicieux contribue à maintenir les pertes et la dépendance aux prélèvements du lac Sevan.
Un changement économique et social annoncé
Derrière le discours technique se dessine une transformation plus large. En appelant à «changer notre attitude envers l’eau», le gouvernement évoque aussi une évolution du modèle agricole : passage d’une agriculture de subsistance fragmentée vers une production plus intensive et orientée vers l’exportation.
Le Premier ministre a ajouté qu’il fallait affronter ces problèmes directement et a de nouveau souligné l’importance de l’éducation :
«Je veux que nous regardions ces problèmes en face, car sans cela nous ne pourrons en résoudre aucun.»
Il a insisté sur le fait que, pour régler les questions existant dans le secteur de l’eau, il est nécessaire de comprendre les problèmes dans toute leur profondeur, combler le manque de connaissances et améliorer les compétences permettant d’appliquer ces connaissances.
«Nous allons emprunter une nouvelle voie qui commence par un changement dans le secteur de l’eau et dans notre attitude envers l’eau. Toutefois, afin de ne pas assombrir le contexte festif, je souhaite remercier tous les employés du secteur qui, jusqu’à présent, ont investi leurs capacités pour que la situation ne soit pas pire», a conclu le Premier ministre.
Au-delà de la gestion hydrique, l’enjeu touche ainsi à l’économie rurale, à l’environnement et à l’avenir des villages arméniens: un pays disposant d’eau en abondance, mais encore en quête d’un système capable de la transformer en prospérité agricole durable.
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