Par Ani Paitjan
La visite officielle à Téhéran du ministre arménien de la Défense Suren Papikyan, entamée le 23 février, a été dense : il a rencontré le ministre iranien de la Défense et du Soutien aux forces armées Aziz Nasirzadeh, le chef d’état-major des forces armées iraniennes Abdolrahim Mousavi, ainsi que le président Masoud Pezeshkian.
Mais ce déplacement n’a rien d’une simple tournée diplomatique. Son calendrier lui confère une portée géopolitique particulière. Il intervient au moment où les tensions entre Washington et Téhéran ont brusquement augmenté, les États-Unis ayant récemment brandi la menace d’une frappe contre l’Iran dans le contexte régional moyen-oriental.
Selon la presse iranienne, Papikyan s’est rendu à Téhéran à l’invitation de son homologue iranien, tandis que l’ambassadeur d’Iran en Arménie a précisé que la décision de cette visite avait été prise bien avant l’escalade actuelle — manière de souligner qu’il ne s’agit pas d’un geste improvisé d’Erevan.
Ce que l’Iran a voulu dire — sans toujours le dire
Le principal axe des rencontres a été l’approfondissement d’une coopération multiforme, mais les messages envoyés par Téhéran dépassent largement la simple coopération militaire.
Le ministre iranien de la Défense, Aziz Nasirzadeh, a insisté sur la nécessité de lutter contre les « forces extrarégionales », expression que l’Iran utilise traditionnellement pour désigner la présence occidentale — américaine et, dans une moindre mesure, européenne — dans le Caucase du Sud.
De son côté, le chef d’état-major Abdolrahim Mousavi, évoquant la stabilité régionale, s’est prononcé pour un développement de la coopération sécuritaire avec l’Arménie. Dans le vocabulaire diplomatique iranien, cela signifie surtout une inquiétude précise : l’évolution de l’équilibre régional depuis la guerre du Haut-Karabakh de 2020.
Pourquoi l’Arménie est vitale pour l’Iran
Pour Téhéran, l’Arménie n’est pas un partenaire parmi d’autres. Elle représente un élément stratégique de premier ordre.
L’Iran partage seulement deux frontières au Caucase : avec l’Arménie et l’Azerbaïdjan.
Or la relation avec Bakou est extrêmement tendue, notamment en raison de l’alliance militaire entre l’Azerbaïdjan et Israël, de la présence sécuritaire israélienne en Azerbaïdjan, et du projet de corridor terrestre azerbaïdjano-turc à travers le sud de l’Arménie (le Syunik).
Du point de vue iranien, un corridor contrôlé par Bakou et Ankara couperait l’Iran de l’espace eurasiatique et créerait un bloc turco-azerbaïdjanais continu jusqu’à la mer Caspienne et l’Asie centrale. Téhéran s’y oppose frontalement depuis 2022 et a même mené plusieurs manœuvres militaires près de la frontière arménienne pour le signaler.
En clair, l’existence territoriale de l’Arménie dans sa forme actuelle est devenue un intérêt stratégique iranien.
Les enjeux sécuritaires pour Erevan
Pour l’Arménie, la relation avec l’Iran est également cruciale, mais pour des raisons différentes.
Depuis la défaite militaire de 2020 et la perte du Haut-Karabakh en 2023, Erevan se retrouve dans une situation sécuritaire fragile. La Russie — traditionnel garant militaire — a fortement réduit son rôle. L’Arménie cherche donc à diversifier ses partenariats : France, Inde, Union européenne… mais elle reste géographiquement enclavée.
Dans ce contexte, l’Iran est le seul voisin non hostile, une voie d’accès au monde extérieur,
et un facteur d’équilibre face à la pression conjointe Turquie-Azerbaïdjan.
La coopération militaire évoquée lors de la visite ne signifie pas une alliance militaire formelle, mais plutôt un message de dissuasion régionale.
Enjeux économiques : un poumon vital
L’importance de l’Iran pour l’économie arménienne est souvent sous-estimée.
Le pays constitue une route énergétique, un corridor commercial, et un accès potentiel au Golfe persique.
L’Arménie dépend partiellement du gaz iranien (échangé contre de l’électricité) et développe des projets de transport Nord-Sud reliant la mer Noire au Golfe. Ce corridor devient d’autant plus stratégique que les routes vers la Russie via la Géorgie sont vulnérables et que la frontière turque reste fermée.
À long terme, Erevan espère devenir une plateforme logistique entre :
Inde – Iran – mer Noire – Europe.
Et les États-Unis dans tout cela ?
C’est là que la visite prend une dimension beaucoup plus délicate.
Depuis deux ans, l’Arménie rapproche progressivement sa politique étrangère de l’Occident avec une coopération sécuritaire avec la France, une mission d’observation de l’Union européenne et un dialogue stratégique renforcé avec Washington.
Les États-Unis soutiennent aussi des projets d’infrastructures régionaux, dont un concept de corridors commerciaux transcontinentaux souvent associé à la nouvelle architecture économique américaine — parfois évoquée dans la presse arménienne sous l’appellation informelle TRIPP (Trump Route for International Peace and Prosperity), visant à connecter Inde, Moyen-Orient, Caucase et Europe pour concurrencer les routes commerciales dominées par la Chine et la Russie.
Or ce schéma inclut l’Arménie comme maillon potentiel.
Problème, pour les États-Unis, l’Iran est un adversaire stratégique. Pour l’Arménie, l’Iran est un voisin indispensable.
Erevan tente donc une politique d’équilibrisme particulièrement complexe : se rapprocher de Washington sans provoquer Téhéran.
Une visite sous tension
Le fait que la visite de Papikyan ait eu lieu quelques jours seulement après des menaces américaines de frappe contre l’Iran est donc politiquement significatif.
Pour Téhéran, cette visite montre qu’il n’est pas isolé dans la région, et que l’Arménie ne bascule pas dans le camp occidental.
Pour Erevan, elle envoie un autre message: l’Arménie ne participera pas à une stratégie d’encerclement de l’Iran, et refuse d’être entraînée dans un affrontement régional.
En réalité, la diplomatie arménienne tente désormais une stratégie presque paradoxale :
devenir un partenaire de l’Occident tout en restant un voisin fiable pour l’Iran.
Le document stratégique
La rencontre principale a eu lieu avec le président Masoud Pezeshkian, qui a souligné l’importance de finaliser le document de partenariat stratégique global entre les deux pays.
Sa signature — discutée depuis la visite d’août du président iranien à Erevan — officialiserait le caractère stratégique des relations arméno-iraniennes.
Le contenu précis reste inconnu, mais il pourrait inclure une coopération énergétique,
la sécurité des frontières, des projets d’infrastructures et une coordination régionale.
Autrement dit, au moment même où l’Arménie se rapproche des États-Unis et de l’Europe, elle institutionnaliserait aussi sa relation avec l’Iran.
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