Par Ani Paitjan
Des coupures d’eau auront bien lieu en Arménie cet été — mais pas dans les conditions initialement annoncées par l’opérateur du réseau. Le gouvernement tente désormais d’éteindre une polémique devenue rapidement politique, révélatrice d’un problème beaucoup plus profon : la fragilité structurelle de la gestion de l’eau dans un pays pourtant réputé riche en ressources hydriques.
Le 26 février, au Parlement, Aramazd Ghalamkaryan, président du Comité de l’eau du ministère de l’Administration territoriale et des Infrastructures, a assuré que les interruptions d’approvisionnement « seront appliquées sous des modalités améliorées » par rapport au programme présenté par la compagnie Veolia Djur.
Quelques heures plus tôt, la société avait annoncé qu’entre le 1er mai et le 16 septembre l’eau serait fournie uniquement de 7h à minuit, soit 17 heures par jour. Une annonce qui a provoqué une réaction immédiate sur les réseaux sociaux et dans les médias, beaucoup d’Arméniens interprétant cette mesure comme un retour aux années 1990, période marquée par des pénuries permanentes d’électricité et d’eau après l’effondrement de l’URSS.
Le ministre de tutelle, Davit Khudatyan, a finalement annoncé qu’après intervention du gouvernement, le calendrier ne changerait pas dans ces proportions.
«Aux adresses où il était indiqué que l’approvisionnement diminuerait à 17 heures, ces durées seront réduites», a précisé Ghalamkaryan.
Selon lui, Veolia avait l’obligation contractuelle de publier un calendrier prévisionnel mais ne l’avait pas coordonné avec le Comité de l’eau avant sa diffusion. Les autorités affirment désormais vouloir raccourcir les coupures et adapter les horaires selon les localités.
«Donnez-nous deux semaines: nous travaillerons avec Veolia Djur et la Commission de régulation des services publics, puis nous communiquerons les résultats», a déclaré le responsable.
Un pays d’eau… mais sans eau au robinet
La controverse a surpris de nombreux observateurs étrangers. L’Arménie est en effet considérée comme un pays relativement riche en eau dans le Caucase. Elle possède plus de 9 000 rivières, d’importantes réserves souterraines et surtout le lac Sevan, l’un des plus grands lacs d’altitude du monde, véritable « château d’eau » national.
Et pourtant, les coupures d’eau estivales ne sont pas une anomalie. Elles sont presque structurelles.
Le paradoxe s’explique par plusieurs facteurs.
D’abord, le système d’infrastructures date largement de l’époque soviétique. Les réseaux d’adduction ont été conçus pour une économie planifiée, une population différente et surtout sans contrainte de rentabilité. Aujourd’hui, une part importante de l’eau potable n’arrive jamais jusqu’aux consommateurs.
Selon diverses estimations d’experts et d’organismes publics, entre 40 % et 60 % de l’eau distribuée en Arménie est perdue avant d’atteindre les ménages : fuites, conduites vétustes, branchements illégaux ou systèmes de mesure défaillants.
Autrement dit, dans certaines villes, une grande partie de l’eau pompée disparaît simplement sous terre.
La concession Veolia: solution ou dépendance?
Depuis 2017, la gestion du réseau d’eau potable est confiée à Veolia Djur, filiale du groupe français Veolia, dans le cadre d’un contrat de concession de 15 ans. L’entreprise est responsable de l’exploitation, de la maintenance et de l’amélioration du réseau national.
L’objectif initial était double : attirer des investissements étrangers et améliorer un service longtemps irrégulier. La situation s’est effectivement améliorée au cours des dernières années : dans les grandes villes, l’approvisionnement est désormais quasi continu, ce qui était impensable il y a vingt ans.
Mais le modèle montre aujourd’hui ses limites.
Les investissements nécessaires sont gigantesques. Moderniser entièrement le réseau coûterait plusieurs milliards de dollars — une somme considérable pour une économie de la taille de l’Arménie. Le tarif de l’eau reste politiquement sensible et ne peut pas augmenter fortement sans provoquer une crise sociale.
Résultat : le système fonctionne dans un équilibre fragile entre coûts réels, subventions publiques et capacité de paiement des ménages.
Changement climatique et agriculture: le véritable enjeu
La question dépasse largement l’eau potable domestique. Le principal consommateur d’eau en Arménie reste l’agriculture, qui utilise environ 70 à 80 % des ressources hydriques.
Or c’est précisément ce secteur qui est aujourd’hui le plus vulnérable.
Les étés deviennent plus longs et plus chauds. Les sécheresses sont plus fréquentes. La fonte des neiges — principale source d’alimentation des rivières — intervient plus tôt au printemps, ce qui réduit les réserves disponibles en plein été, au moment où la demande agricole est maximale.
Les systèmes d’irrigation, eux aussi hérités de l’époque soviétique, sont extrêmement inefficaces : dans certaines régions, la moitié de l’eau d’irrigation est perdue avant d’arriver aux champs.
Le lac Sevan, déjà fortement exploité au XXe siècle pour produire de l’électricité et irriguer la plaine de l’Ararat, reste au cœur de l’équilibre hydrique national. Chaque année, le gouvernement fixe un volume maximal d’eau pouvant être prélevé. Mais les besoins agricoles et énergétiques exercent une pression constante.
Une question désormais politique
Si la polémique autour des coupures d’eau a pris une dimension politique, ce n’est pas uniquement à cause du calendrier. Elle touche à une mémoire collective très sensible.
Pour beaucoup d’Arméniens, l’accès continu à l’eau courante symbolise la normalité retrouvée après les années de crise post-soviétique. Toute annonce de restriction réactive immédiatement la crainte d’un retour en arrière.
Le président du Comité de l’eau l’a d’ailleurs reconnu implicitement : le même calendrier avait été publié en novembre dernier sans provoquer d’agitation. Mais en période préélectorale, le sujet devient explosif.
Au-delà de la communication gouvernementale, les spécialistes s’accordent toutefois sur un point : les coupures saisonnières ne sont pas un incident ponctuel. Elles sont le symptôme d’un défi structurel.
L’Arménie ne manque pas d’eau.
Elle manque d’un système capable de la conserver, de la transporter et de la répartir efficacement dans un contexte de changement climatique et de ressources financières limitées.
La controverse actuelle aura au moins eu le mérite de remettre la question au centre du débat public — car, pour le pays, l’enjeu n’est pas seulement technique. Il est économique, agricole, énergétique et, à terme, stratégique.
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