Par Ani Paitjan
L’Arménie n’a toujours pas pris de décision finale quant au modèle national qui sera retenu pour la construction d’une centrale nucléaire de type modulaire et étudie actuellement différentes propositions internationales. C’est ce qu’a déclaré le 25 février le Premier ministre Nikol Pashinyan lors d’une rencontre en Pologne avec des ambassadeurs étrangers, des diplomates et des représentants de centres d’analyse.
« Nous en discutons avec les États-Unis, la Russie, la Chine, la Corée du Sud et la France. Nous cherchons la meilleure offre pour notre pays. Ce processus se poursuit et nous n’avons pas encore de décision finale, car nous examinons différentes propositions », a indiqué le chef du gouvernement.
Pashinyan a précisé que, compte tenu du développement rapide des énergies renouvelables — en particulier du solaire —, l’Arménie n’a plus besoin d’une grande centrale nucléaire.
« Selon l’évaluation de nos experts, nous avons besoin d’une petite centrale nucléaire. C’est pourquoi nous avons pris une décision préliminaire d’opter pour une centrale nucléaire modulaire de petite taille », a-t-il ajouté.
Selon le Premier ministre, la diversification énergétique représente pour l’Arménie une opportunité historique d’atteindre l’indépendance énergétique.
Un pilier énergétique depuis l’époque soviétique
Pour comprendre l’importance de cette décision, il faut revenir à la place très particulière qu’occupe l’énergie nucléaire en Arménie. Le pays est l’un des rares États au monde sans ressources fossiles significatives : pas de pétrole, très peu de gaz, et une dépendance structurelle aux importations, principalement en provenance de Russie et d’Iran. Dans ce contexte, la centrale nucléaire de Metsamor — située à une trentaine de kilomètres d’Erevan — est depuis des décennies la colonne vertébrale du système électrique arménien.
Construite à l’époque soviétique, la centrale (dont le second réacteur est un modèle VVER-440) devait initialement fonctionner plusieurs décennies. Mais après le séisme dévastateur de Spitak en 1988, les autorités soviétiques décidèrent de l’arrêter pour des raisons de sécurité. Cette fermeture provoqua un choc énergétique majeur. Au début des années 1990, en pleine guerre du Karabakh et sous blocus turco-azerbaïdjanais, l’Arménie plongea dans une crise énergétique extrême : coupures d’électricité de 18 à 20 heures par jour, chauffage inexistant en hiver, industries paralysées. Cette période est restée dans la mémoire collective comme « les années froides et sombres ».
Face à cette situation, Erevan prit une décision exceptionnelle : en 1995, l’Arménie redémarra Metsamor, devenant le seul pays au monde à remettre en service une centrale nucléaire arrêtée. Depuis lors, elle fournit entre 30 % et 40 % de l’électricité nationale selon les années, et surtout la capacité dite « de base », c’est-à-dire l’électricité constante qui stabilise le réseau.
La durée d’exploitation prévue de Metsamor devait initialement s’achever en 2016, mais elle a été prolongée à plusieurs reprises. Conformément à une décision gouvernementale de 2021, son fonctionnement est prévu jusqu’en 2036. La modernisation technique est assurée par Rosatom, qui a financé et réalisé d’importants travaux de sûreté après Fukushima : renforcement sismique, systèmes de refroidissement d’urgence et nouvelles protections.
Pourquoi une nouvelle centrale devient incontournable
Malgré ces modernisations, Metsamor reste un réacteur de conception soviétique ancienne. Or, pour l’Arménie, fermer la centrale sans solution de remplacement serait presque impossible. Le nucléaire n’est pas seulement une source d’électricité : il garantit la stabilité du réseau. Le solaire, en plein essor dans le pays, produit beaucoup en journée mais presque rien la nuit et très peu en hiver, période où la consommation augmente fortement.
Aujourd’hui, la stratégie énergétique arménienne repose sur un équilibre délicat :
- gaz importé (principalement de Russie),
- hydroélectricité saisonnière,
- solaire en forte croissance,
- et nucléaire pour la production continue.
Sans nucléaire, Erevan deviendrait structurellement dépendant du gaz pour produire son électricité — une vulnérabilité géopolitique majeure dans une région instable.
C’est dans ce contexte que l’option des petits réacteurs modulaires (SMR) s’impose. Une centrale nucléaire modulaire constitue une installation de nouvelle génération : plus petite, construite par modules industriels préfabriqués, théoriquement moins coûteuse et plus rapide à mettre en service. Surtout, elle correspond mieux à la taille du réseau arménien, bien plus réduit que celui d’un grand pays industriel.
Une décision aussi géopolitique qu’énergétique
Le choix du fournisseur dépasse largement la question technique. En discutant simultanément avec Washington, Moscou, Paris, Séoul et Pékin, Erevan joue aussi une carte diplomatique. L’énergie est l’un des rares domaines où l’Arménie peut redessiner ses équilibres stratégiques : historiquement dépendante du nucléaire russe, elle cherche désormais à diversifier ses partenariats technologiques et financiers.
Le 3 février, le ministre de l’Administration territoriale et des Infrastructures Davit Khoudatyan avait déjà confirmé que la future centrale serait modulaire. Reste à déterminer sa puissance, son financement et surtout son constructeur — une décision qui engagera le pays pour au moins un demi-siècle.
Pour les autorités arméniennes, l’enjeu est clair : remplacer Metsamor avant sa fermeture effective afin d’éviter un nouveau traumatisme énergétique. Trente ans après les hivers sans lumière des années 1990, l’objectif est précisément d’empêcher que l’histoire ne se répète.
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