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En Arménie, la lutte contre les violences domestiques progresse mais reste incomplète

En Arménie, la lutte contre les violences domestiques progresse mais reste incomplète

En Arménie, les violences domestiques restent une réalité largement répandue malgré l’adoption d’une loi en 2017 et des réformes récentes. Témoignages de victimes, travail des associations et analyses d’expertes montrent les avancées, mais aussi les limites d’un système encore marqué par les stéréotypes et le silence.

Par Ani Paitjan

“Après le divorce, un certain temps a passé. Lui, naturellement, était dans un état encore pire. Il menaçait. Il se comportait de manière très inadéquate concernant les droits de visite de l’enfant. Par exemple, il venait aujourd’hui voir l’enfant, puis le lendemain il appelait : nous n’étions pas à la maison, il commençait à appeler cinquante fois, à écrire : « Qu’as-tu fait à mon enfant ? Je viendrai quand je veux, je ferai ce que je veux, c’est moi qui décide. » C’était toujours la même chanson. Il pouvait venir à 10 heures, 11 heures, minuit, frapper à la porte, la casser.”

Une séparation qui ne met pas fin à la violence

Viktoria (nom d’emprunt) a quitté son mari au bout de huit ans de relation. Son compagnon était accro aux jeux de hasard. L’argent de son salaire finissait systématiquement à alimenter dans les machines à sous, les jeux de cartes et les paris en ligne. Il ne restait plus que quelques kopecs pour faire subsister la famille et prendre soin de leur fils. Viktoria faisait, à l'époque, des petits boulots par-ci par-là pour subvenir aux besoins de son fils, à l’époque tout droit sorti des couches.

Après des années à vivre dans l’angoisse de voir des créanciers frapper à la porte de leur maison, la jeune femme a pris son courage à deux mains et s’est séparée de son conjoint. Mais les violences psychologiques, le harcèlement et les menaces ne se sont pas arrêtés.

“Un jour, il est venu, il a commencé à frapper très fort à la porte, à crier. Il est parti, puis il est revenu. Et il s’est passé que mon fils a ouvert la porte. Il a forcé l’entrée et a commencé à tirer l’enfant : « Je vais emmener l’enfant, je viendrai quand je veux, comme je veux », toujours la même chose. Avant cela, il appelait et menaçait de casser la porte, et je me demandais ce qu’il me ferait à moi.”

Ce jour-là, j’ai compris que si je ne faisais pas un pas maintenant, cette agression, qui se déroulait dans ma propre maison, allait continuer,” raconte Viktoria.

Violence domestique : un phénomène encore largement répandu

En Arménie, tout comme partout ailleurs, les violences domestiques sont un phénomène répandu. Et chaque année, les chiffres sont en augmentation.

Les données les plus récentes montrent une augmentation marquée des cas de violence conjugale et domestique. Selon le Parquet général, 1 360 cas ont été enregistrés en 2024, contre 508 en 2023, soit une hausse de plus de 160%. La majorité des faits concernent des violences physiques (934 cas), tandis que 166 cas relèvent de violences psychologiques. Les violences les plus graves ont également progressé: 13 meurtres liés à des violences domestiques ont été recensés en 2024, contre 3 l’année précédente. Cela s’explique notamment par le fait que depuis ces deux dernières années, les signalements enregistrés par la police font l’objet d’une enquête. 

Les statistiques pour 2025 restent encore partielles, mais près de 900 cas avaient déjà été signalés à la police au milieu de l’année. Les organisations de défense des droits des femmes rappellent toutefois que ces chiffres ne reflètent qu’une partie du phénomène: selon les enquêtes sociologiques, près de 15 à 18 % des femmes en Arménie déclarent avoir subi au moins une forme de violence de la part d’un partenaire au cours de leur vie, ce qui suggère que de nombreux cas restent non signalés.

Des associations en première ligne

Victoria a fait appel au centre de soutien pour les femmes Women’s Support Center. L’organisation s’occupe des victimes de violences conjugales. Maro Matosian en est la directrice exécutive. Son association a débuté sa mission il y a 15 ans, au moment où le gouvernement arménien fermait les yeux et ne protégeait pas les victimes.

L’affaire Zaruhi Petrosyan, un tournant

Maro Matosian se rappelle du premier cas de violence conjugale qui a été rendu public. Une jeune femme, Zaruhi Petrosyan, une jeune mère de 20 ans ayant un nourrisson, a été battue à mort en 2010 par son mari et sa belle-mère. Ils lui avaient brisé les genoux, le crâne et les doigts alors qu’elle avait tenté de composer un numéro pour appeler à l’aide. Des voisins ont rapporté que son mari, Yanis Sarkisov, avait jeté son corps dans un escalier pour prétendre à un accident.

Photo: Maro Matosian, Directrice executive du Women’s Support Center

Sarkisov a été condamné à dix ans de prison tandis que la belle-mère n’a fait l’objet d’aucune accusation et a obtenu la garde du bébé de Zaruhi. Cette condamnation a été possible notamment grâce au combat des associations de soutien aux femmes qui ont rendu l’affaire publique.

Un sujet longtemps tabou

“La violence conjugale en Arménie était un sujet extrêmement tabou il y a 15 ans et avant cela également. Lorsque nous soulevions cette question au niveau des instances gouvernementales, personne ne nous croyait : ‘non, nous aimons la famille, c’est sacré pour nous. Nous, les Arméniens, nous avons des valeurs traditionnelles.’ Quand je leur demandais ‘quelles sont ces valeurs traditionnelles’, ils ne pouvaient pas me les décrire,” explique Matosian avec un petit rire face à l'absurde des réponses.

À l'époque, aucune loi condamnant explicitement les actes de violences conjugales n’existait. Matossian et son organisation ont longtemps insisté pour sa création.

2017 : la première loi contre les violences domestiques

Les pressions constantes des associations, le cas de Zaruhi Petrosyan et les accords de coopération avec l’Union européenne ont finalement poussé le gouvernement à adopter sa première loi contre les violences domestiques en décembre 2017.

Intitulée « Sur la prévention de la violence dans la famille, la protection des personnes victimes de violence et la restauration de la solidarité dans la famille », cette loi a introduit pour la première fois un cadre légal permettant de définir, prévenir et sanctionner différentes formes de violence domestique — notamment la violence physique, psychologique, sexuelle et économique.

Des amendements pour élargir la protection

Depuis son adoption, la législation a toutefois continué d’évoluer. En 2024, le Parlement arménien a adopté plusieurs amendements visant à renforcer les mécanismes de protection des victimes et à élargir la définition des violences domestiques, dans le but d’améliorer l’efficacité du système de prévention et de prise en charge.

Photo: Luiza Vardanyan, avocate et experte en droit de l’homme

“Si auparavant la violence familiale ne concernait que les violences commises entre membres d’une même famille, désormais sont considérées comme violences familiales et domestiques les violences entre membres de la famille ainsi que celles commises par des partenaires, indépendamment du fait que les membres de la famille ou les partenaires cohabitent ou non,” explique Luiza Vardanyan, avocate et experte en droit de l’homme.

Une prise en charge policière en amélioration

Selon Luiza Vardanyan, le rôle des forces de l’ordre est désormais clairement défini. La protection s’applique aux personnes victimes de violence familiale. Les agents de police et les autres organes de l’État impliqués dans l’application de la loi sont tenus d’agir conformément à ses dispositions et ont pour mission de protéger les victimes.

Selon Luiza Vardanyan et Maro Matosian, le traitement des cas de violences familiales par la police s’est considérablement amélioré. Elles notent que les forces de l’ordre sont plus attentives aux recommandations et demandent davantage de formations.

Une justice encore marquée par les stéréotypes

Cependant, toujours selon les deux expertes, l'Arménie est encore loin d’une protection optimale des victimes. Le conservatisme, le système patriarcal et les stéréotypes de genre ont encore la dent dure.

Maro Matosian déplore ces comportements. Elle a soutenu de nombreuses femmes dans leur parcours judiciaire et a constaté certaines dérives.

“On a un problème avec les juges. Ces juges-là, même au niveau humain, disent des choses qui ne sont pas acceptables. Par exemple, accuser la victime : ‘Pourquoi tu fais cette bagarre-là ? Pourquoi tu accuses ton mari, le père de tes enfants ? C’est pour un bout de pain que tu fais ça, tu veux de l’argent ?’ Au lieu de protéger, au lieu d’accuser l’abuseur, ils accusent la victime.”

Selon les derniers chiffres, sur 1800 cas de violences domestiques, seulement 18 % ont fini devant la cour.

Les enfants, victimes invisibles

Et puis, il y a les enfants. Les grands oubliés des violences conjugales. Certains sont eux-mêmes victimes de violences physiques, mais pour la majorité en sont au moins témoins.

“Être témoin de violence fait également d’un enfant une victime, en raison de l’impact psychologique que cela entraîne,” explique Luiza Vardanyan.

Photo: Salle de jeu pour les enfants au centre Women’s Support Center, Valentin Chesneau-Daumas

Les gens ici ne se rendent pas compte à quel point les violences conjugales touchent les enfants. Selon certaines estimations, 80 % des garçons exposés à la violence deviennent eux-mêmes des adultes abuseurs, tandis que de nombreuses filles reproduisent malgré elles ces schémas en se mettant en couple avec des partenaires violents.

Briser le cycle de la violence

Pour les expertes, les progrès législatifs restent donc une première étape, mais ils ne suffisent pas à eux seuls à changer une réalité profondément ancrée dans la société. La violence domestique ne se limite pas aux coups visibles : elle se prolonge dans la peur, le silence et les traumatismes qui marquent durablement les familles — en particulier les enfants.

Tant que les juges, les policiers et la société dans son ensemble ne reconnaîtront pas pleinement l’ampleur du phénomène, de nombreuses victimes continueront à hésiter avant de demander de l’aide. Sensibiliser les institutions, former les professionnels et reconnaître les enfants témoins comme des victimes à part entière restent des étapes essentielles pour briser ce cycle.

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