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Serouj Hovsepian, ou la poésie des amours impossibles

Photo par Tigran Margaryan

Photo par Tigran Margaryan

Le court-métrage “Dialogues Solitaires” relate l’histoire d’un amour qui ne peut pas se faire. Aren, un jeune homme dans la vingtaine, est amoureux de Van, son colocataire. Manque de bol, Van lui aime les femmes et en particulier Léa. Aren le comprend mais c’est plus fort que lui, il en rêve, il en fantasme. Dans son film, Serouj Hovsepian relate une expérience qu’il décrit comme “universelle”: celle de l’amour et de son inaccessibilité.  Et c’est ce vertige qui anime et ronge Aren. Au fond, il n’aime pas, il aime plutôt l'improbabilité de cet amour. 

Histoires personnelles, émotions réelles

Dans un petit coin de pierre et de verdure d’Erevan, loin de la furie qui anime les rues de la capitale arménienne, nous rencontrons Serouj. Il nous a donné rendez-vous à Varpet, un espace où les âmes un peu hors-normes d'Erevan se rencontrent, le temps d’un café, de quelques bières et trois verres de vodka ou bien d’une soirée musicale tardive. “ C’est assis à cette table, qui se trouvait alors à Mirzoyan Library, aujourd’hui fermé, que j’ai commencé l'écriture de Dialogues Solitaires,” explique-t-il. Il faut dire que le lieu aurait pu être la scène du dialogue entre Aren (Vincent Pasdermadjian) et Théo (Victorien Bonnet), l’ancien amant, toujours éperdu de notre protagoniste principal. Serouj, lui, ne s’en cache pas, Aren, c’était un peu lui, tout comme les autres personnages du film, “mais c’est aussi un peu tout le monde.” Le jeune arménien du Liban de 27 ans, basé à Paris, était certain de ce qu’il voulait avec Dialogues solitaires: “Il y avait deux intentions: partir d’une base personnelle en invoquant des émotions et des sensations réelles et intenses et l’envie d’en faire un film de dialogues et d’acteurs, où chacun puisse s’emparer pleinement de chaque mot, mais aussi de chaque regard, respiration et silence entre les mots.”

Dans les phrases enchaînées par Aren avec douceur, il y a toujours de la poésie et des figures de style avec notamment une métaphore qu’il laisse échapper: “Van… il est innocent, il est calme…comme un lac.” Et on ne peut s'empêcher de sourire, comme Théo, l’oreille attentive d’Aren. Et que dire du titre principal, un oxymore flagrant où les dialogues sont exprimés en toute solitude? “J’avais envie d'écrire des dialogues, d’explorer le pouvoir des mots, des phrases et du verbe en général et en même temps de faire porter ce dialogue par et pour des acteurs. Souvent, lorsqu’on verbalise des émotions très intimes, c’est aussi à nous-mêmes que nous nous adressons. On dit à l’autre ce qu’on n’ose pas toujours se dire à soi. Au fond, c’est avant tout un dialogue avec soi-même. ”

Photo par Tigran Margaryan
Photo par Tigran Margaryan

Solitude suspendue et dialogue en musique

C’est Vincent Pasdermadjian qui interprète Aren. Le jeune acteur de 28 ans est à la fois Arménien et Corse. Il admet que c’est cette notion de solitude dans le dialogue qui l’a captivé: “Je pense que tout le monde ressent une certaine solitude, elle résonne en chacun de nous, qu’on soit entouré de ses amis, de sa famille cette sensation est inhérente. Même quand on a rencontré l’amour de sa vie et qu’on a eu des enfants, on se retrouve tout de même dans cette solitude. On naît seul, on meurt seul et dans le film, la solitude est toujours là, suspendue et on va chercher à se raccrocher à quelqu'un ou quelque chose pour s’en éloigner. Et fatalement, on va aller vers ce qui est impossible,” dit Vincent. 

Photo par Lucas Sellier
Photo par Lucas Sellier

Dans “Dialogues solitaires”, l’homosexualité n’occupe pas le devant de la scène. Elle fait office de cadre pour évoquer des sentiments universels, peu importe l’orientation sexuelle. D’ailleurs, il n’y a jamais de contact physique entre les personnages. La passion passe par le verbe “ et par la musique,” insiste Serouj. “Les dialogues et les monologues, sont écrits comme de la musique, rythmés par les silences, les changements de ton, plus hauts, plus bas, plus rapides ou plus lents. ” 

“Serouj avait écrit son scénario d’une manière très singulière, avec une certaine liberté dans le langage. Le français n’est pas sa langue maternelle mais pourtant, il a écrit des dialogues  d’une grande poésie. On sentait à travers ses mots, à quel point il est profondément attaché au texte. J’en ai changé quelques-uns dans les dialogues mais je tenais absolument à garder certaines phrases. Elles avaient une poésie particulière, quelque chose de très personnel, qui appartenait à mon personnage, elles disent quelque chose de lui que d’autres mots n’auraient peut-être jamais su exprimer,” explique Vincent. 

L’arménien comme identité

Et puis, à part l’emploi des mots, il y a aussi l’usage de la langue. Ou plutôt des langues. Dans Dialogues solitaires, l’arménien et le français se mêlent et s'entrelacent. En arménien, Van et Aren conversent des choses simples qui rythment le train-train du quotidien. Et en français, ils disent leur amour, Van pour Léa, Aren pour Van. “Ce qui comptait pour moi, c’était de garder une certaine authenticité. Les fondements de l’histoire sont personnels et, comme je suis arménien et que je parle arménien, le choix de personnages d’origine arménienne s’est imposé assez naturellement. En même temps, il y avait ce désir de tourner ce film à Paris, de faire de la ville un personnage, et d’avoir des protagonistes et des acteurs français. Mais pour Vincent, qui interprète Aren, le rôle principal, il était important pour moi qu’il soit lui-même d’origine arménienne.”

Photo par Tigran Margaryan
Photo par Tigran Margaryan

Vincent est arménien de par son père, mais il n’a jamais cultivé en profondeur son “arménité”. Il a dû, tout comme Bleu Binet (Van dans Dialogues Solitaires) apprendre les morceaux de dialogues en arménien occidental. Et ça a été pour lui comme une révélation. Il nous confie que pendant les  répétitions, les mots lui venaient naturellement, comme si elles avaient été là, enfouies en lui, depuis toujours: “C'était fou la facilité que j’avais à apprendre les mots. On a fait beaucoup de répétitions, on a travaillé l'accent, on a travaillé les mots, et tout résonnait en moi tellement naturellement. La présence de l’arménien était pour moi très importante. Dans le film, le français est la langue dans laquelle l’homosexualité et les sentiments peuvent être exprimés plus librement, alors que l’arménien renvoie davantage à quelque chose de plus conventionnel et de plus pudique. Cette différence entre les deux langues reflète aussi la façon dont mon personnage navigue entre ces deux espaces.”

En juillet dernier, Dialogues Solitaires a remporté le prestigieux prix “Golden Apricot” dans la compétition “Apricot Stone” (courts métrages), lors de la 23e édition du Festival international du film “Golden Apricot” d’Erevan. Hovsepian planche petit à petit sur son prochain film. Cette fois-ci, il souhaite continuer à creuser les mêmes thématiques, en les approfondissant et en les développant à travers une histoire ancrée en Arménie. Avant de retourner en France, il nous confie qu’il restera encore “un petit moment en Arménie”, histoire d'élaborer son prochain film, assis à la table de Varpet.

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