Un an après le sommet de Washington, le projet TRIPP est entré dans une phase beaucoup plus concrète. Mais une question essentielle reste entière : cette nouvelle route permettra-t-elle réellement de désenclaver l’Arménie, ou servira-t-elle surtout à relier l’Azerbaïdjan à son exclave du Nakhitchevan tout en laissant fermées les autres frontières arméniennes?
C’est l’un des principaux risques identifiés par Sergei Melkonian, chercheur au think tank APRI Armenia, interrogé par CivilNet sur les conséquences économiques et géopolitiques du projet.
Le TRIPP (Trump Route for International Peace and Prosperity) est issu des accords conclus à Washington le 8 août 2025. Il doit notamment permettre une liaison sans entrave entre l’Azerbaïdjan et le Nakhitchevan à travers le sud de l’Arménie, tout en respectant, selon la déclaration de Washington, la souveraineté, l’intégrité territoriale et la juridiction des États. Depuis, Erevan et Washington ont avancé sur le cadre de mise en œuvre du projet. Le gouvernement arménien affirme désormais vouloir lancer prochainement les travaux.
Un an plus tard, des avancées mais toujours pas de traité de paix signé
Pour Sergei Melkonian, le premier effet du processus engagé à Washington dépasse le seul TRIPP. Il souligne notamment le rapprochement entre l’Arménie et les États-Unis, y compris dans les domaines de la défense et des nouvelles technologies.
« Nous avons une amélioration des relations bilatérales avec les États-Unis. Nous avons les centres de données liés à l’intelligence artificielle, une coopération en matière de défense. Ce sont des effets positifs », estime-t-il.
Le chercheur souligne également que les discussions sur une nouvelle escalade militaire ont reculé. Selon lui, le processus autour du TRIPP a au minimum « reporté ou réduit le risque d’escalade ».
Mais plusieurs dossiers restent non résolus. Le traité de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan n’est toujours pas signé, des Arméniens restent détenus à Bakou et les processus de délimitation de la frontière et d’ouverture complète des communications n’ont pas abouti.
« Toute notre attention est concentrée sur le TRIPP, alors que nous avons plusieurs routes et voies ferrées avec l’Azerbaïdjan et la Turquie qui restent fermées », souligne Melkonian.
Le scénario redouté : un TRIPP ouvert dans une Arménie toujours enclavée
C’est ici que se situe, selon lui, le principal danger. Le TRIPP pourrait fonctionner sans entraîner automatiquement l'ouverture des autres communications régionales.
Dans ce scénario, l’Azerbaïdjan disposerait d’une liaison avec le Nakhitchevan à travers l’Arménie, tandis que la frontière arméno-turque, d’autres portions de la frontière arméno-azerbaïdjanaise et les liaisons passant par le Nakhitchevan resteraient fermées à l’Arménie.
« Nous pourrions nous retrouver avec un TRIPP mis en œuvre, mais sans traité de paix avec l’Azerbaïdjan et sans véritable désenclavement de l’Arménie », avertit Melkonian.
Cette distinction est également au cœur du discours officiel d’Erevan. Le Premier ministre Nikol Pashinyan présente le TRIPP comme une partie d'un réseau beaucoup plus large et insiste sur les « bénéfices réciproques » prévus par la déclaration de Washington. Il a notamment affirmé que l’Arménie attendait elle aussi de pouvoir rétablir une liaison ferroviaire entre le nord et le sud du pays en passant par le Nakhitchevan.
23 millions de dollars ou 388 millions : deux scénarios très différents
APRI Armenia a tenté de mesurer la différence entre ces deux scénarios.
Selon les calculs cités par Melkonian, le TRIPP seul pourrait rapporter environ 23 millions de dollars par an à l’Arménie, principalement grâce aux revenus liés au transit.
« C’est presque rien », résume-t-il.
Le résultat changerait radicalement en cas d’ouverture plus large de la région. Si la frontière entre l’Arménie et la Turquie était ouverte, ainsi que les liaisons avec le Nakhitchevan et d’autres passages avec l’Azerbaïdjan, APRI estime que les gains pourraient atteindre environ 388 millions de dollars par an, en intégrant notamment le transit et les effets sur le tourisme.
« Pour l’Arménie, la différence est de plus de quarante fois. Pour l’Azerbaïdjan, la différence entre le TRIPP seul et une ouverture complète est beaucoup moins importante », explique le chercheur.
C’est précisément pourquoi, selon lui, Erevan devrait chercher à transformer le TRIPP en levier pour une ouverture régionale plus vaste plutôt qu'en projet isolé.
Une route économique, mais aussi un projet géopolitique
Melkonian distingue trois dimensions du TRIPP. La première concerne l’objectif de l’Azerbaïdjan d'obtenir une liaison terrestre avec le Nakhitchevan. La deuxième est l’accès de la Turquie à la mer Caspienne et, au-delà, à l’Asie centrale. La troisième concerne la possibilité de transporter vers l’Europe des ressources et des minerais critiques provenant d’Asie centrale.
Pour le chercheur, il serait donc réducteur de présenter le TRIPP uniquement comme un maillon supplémentaire du « corridor médian » entre l’Asie et l’Europe.
Il cite notamment la ligne ferroviaire Bakou-Tbilissi-Kars, dont la capacité reste selon lui largement sous-utilisée.
« S’il existe déjà Bakou-Tbilissi-Kars, pourquoi la Turquie dépense-t-elle plus de trois milliards de dollars pour construire la liaison Kars-Nakhitchevan ? Pour moi, l’objectif est clairement davantage géopolitique qu’économique », estime-t-il.
La crainte d’un axe turcique qui contournerait l’Arménie
Cette dimension géopolitique nourrit également des inquiétudes en Iran. Téhéran s’oppose depuis plusieurs années à ce que Bakou appelle le « corridor de Zangezur », notamment par crainte d’un renforcement de l’influence turque vers la Caspienne et l’Asie centrale.
Melkonian souligne toutefois une différence fondamentale entre cette conception et le TRIPP.
« Du point de vue azerbaïdjanais, le corridor de Zangezur devait permettre un accès au Nakhitchevan sans arrêt ni contrôle douanier ou frontalier. Avec le TRIPP, des mécanismes de contrôle sont prévus. C’est, à mes yeux, la principale différence. »
La question décisive devient donc celle de l'accès de l’Arménie elle-même aux nouvelles infrastructures.
« Pourrons-nous prendre un train depuis Erevan et rejoindre Meghri en passant par le Nakhitchevan ? Nous ne le savons pas encore. La vraie question est de savoir si le TRIPP sera intégré à l’Arménie, ou s’il permettra réellement à l’Arménie d’être intégrée aux nouvelles connexions régionales. »
L’énergie devient un autre enjeu majeur du TRIPP
Le projet ne se limite désormais plus aux routes et au rail. Nikol Pashinyan a lui-même indiqué que le TRIPP pouvait comprendre des lignes électriques, des gazoducs et des oléoducs.
Le 11 août, le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev a également évoqué depuis le Nakhitchevan la création d'un corridor énergétique passant par le territoire arménien. Bakou cherche notamment à développer ses capacités d’exportation d’électricité vers la Turquie et l’Europe.
Pour Melkonian, cette perspective représente à la fois une possibilité de coopération et un risque de dépendance.
« Dès que vous avez des relations économiques, il existe une dépendance, mais aussi une interdépendance. La question est de savoir dans quelles conditions elle se crée », explique-t-il.
Le sujet est particulièrement sensible pour l’Arménie alors que la centrale nucléaire de Metsamor fournit une part importante de son électricité et que le pays réfléchit à sa future capacité nucléaire.
Melkonian estime que le choix d’une future technologie nucléaire — russe, américaine, française, sud-coréenne ou autre — est désormais autant politique qu’économique.
« Certaines décisions qui devraient être purement économiques sont devenues géopolitiques. C’est un problème pour la politique étrangère arménienne », estime-t-il.
Pour réussir, le TRIPP doit ouvrir davantage que le TRIPP
Pour Sergei Melkonian, le projet peut donc devenir une véritable opportunité pour l’Arménie. Mais seulement s’il sert de point de départ à une ouverture plus générale de la région.
« Si le TRIPP permet de désenclaver l’Arménie, ce sera le meilleur scénario possible pour nous », résume-t-il.
À l’inverse, une route reliant principalement l’Azerbaïdjan au Nakhitchevan, alors que les autres frontières resteraient fermées, créerait selon lui un déséquilibre durable.
Le défi pour Erevan est donc moins de choisir entre accepter ou rejeter le TRIPP que de déterminer ce qui s’ouvrira autour de lui : la frontière turque, les liaisons ferroviaires arméniennes via le Nakhitchevan, les autres passages avec l’Azerbaïdjan et, à terme, de véritables échanges régionaux.
Car pour Melkonian, c’est finalement là que se trouve la ligne séparant deux scénarios radicalement différents: une route qui traverse l’Arménie, ou une route qui reconnecte réellement l’Arménie.
Ani Paitjan











