Depuis des décennies, la diaspora arménienne se demande ce qu'elle peut faire pour l'Arménie. Il est peut-être temps d'inverser la question : que doit faire la diaspora pour elle-même?
Depuis l'indépendance, l'Arménie est naturellement devenue le centre de gravité politique du monde arménien. Mais cela a favorisé une hypothèse discrète et dangereuse: celle d'une diaspora qui existerait avant tout comme ressource au service de l'État arménien, réservoir de transferts financiers, de capacité de lobbying et de renfort démographique. Cette vision est trop étroite. L'Arménie et la diaspora ont besoin l'une de l'autre, mais elles ne sont pas la même chose, et l'on ne saurait attendre de l'une qu'elle se dissolve simplement dans l'autre.
Une civilisation bâtie loin de la patrie
Pendant une grande partie du XXe siècle, les communautés arméniennes du Moyen-Orient, d'Europe et des Amériques ont bâti leurs propres institutions: écoles, églises, associations culturelles, journaux, partis politiques et cercles intellectuels. Ce n'étaient pas des salles d'attente en vue d'un retour en Arménie. C'étaient des sociétés à part entière, dotées de leur propre logique interne, de leurs élites et de leur raison d'être.
Aujourd'hui, nombre de ces institutions se sont affaiblies. Certaines communautés se sont considérablement réduites; d'autres sont transformées par les migrations et l'assimilation; les élites n'ont souvent pas su se renouveler.
La réponse, pourtant, ne peut se résumer à « Installez-vous en Arménie. »
Il n'existe pas d'équivalent arménien du sionisme capable de rassembler l'écrasante majorité des Arméniens de la diaspora dans un seul État – pas même l'« araradisme » théorisé par le pasteur arméno-suisse James Karnusian, qui voyait dans l'Arménie occidentale et le mont Ararat, plutôt que dans la République existante, le véritable pôle unificateur de la nation. Cette vision n'est jamais devenue un programme politique de masse, et il est plus honnête d'accepter cette réalité que de fonder une politique sur une idée qui ne se concrétisera pas.
Le monde arménien est, et restera, polycentrique. Erevan est un centre, mais il ne peut être le seul. Beyrouth, Paris, Istanbul, Los Angeles, Montréal – et, comme je vais le montrer, Ispahan et Téhéran – ont chacune produit leurs propres cultures, institutions et expériences historiques arméniennes. Certains de ces pôles doivent être ranimés; d'autres doivent être réinventés.
Le précédent que la diaspora oublie: la Nouvelle-Djoulfa
Si les Arméniens ont besoin d'un modèle opérant de ce que peut être une diaspora qui « vit pour elle-même », ils n'ont pas à l'inventer. Ils le possèdent déjà, et il est largement oublié : le réseau marchand de la Nouvelle-Djoulfa.
Lorsque Chah Abbas Ier déporta les Arméniens de l'ancienne Djoulfa vers Ispahan en 1604-1605, il ne pouvait prévoir que la communauté réinstallée sur les rives du Zayandeh Roud deviendrait l'une des diasporas marchandes les plus sophistiquées de l'époque moderne. En quelques générations, les Arméniens de Djoulfa bâtirent un réseau commercial s'étendant d'Amsterdam et Venise jusqu'à Manille et Canton, faisant circuler la soie, l'argent et l'information à travers la Perse safavide, l'Inde moghole, les terres ottomanes et l'Europe. Ils opéraient au moyen de maisons familiales liées par le droit des contrats, des instruments de crédit et une identité confessionnelle commune administrée depuis la cathédrale de Vank : une diaspora à la fois commerciale, religieuse et autonome, qui rendait des comptes à Ispahan et à elle-même, non à un lointain État arménien qui n'existait pas encore.
Le génie de la Nouvelle-Djoulfa tient précisément à ce que le débat actuel sur la diaspora ne cesse d'effleurer sans jamais le nommer : des institutions assez solides pour produire de la richesse, du savoir et de la cohésion de manière autonome, tout en restant culturellement et spirituellement attachées à un centre arménien. Elle était polycentrique avant que le mot n'existe. Elle n'avait pas besoin de souveraineté politique pour être une nation au sens sociologique. Il lui fallait des écoles, une imprimerie (la première presse arménienne y fonctionna dans les années 1630), des réseaux de crédit et un récit partagé disant qui étaient ses membres et pourquoi cela comptait.
La communauté arménienne d'Iran aujourd'hui, à Téhéran, à Ispahan et au-delà, est l'héritière vivante, quoique amoindrie, de ce réseau. C'est l'une des plus anciennes communautés arméniennes autonomes sans interruption, avec ses propres écoles, sa presse, ses églises et des sièges réservés au Parlement iranien. Elle a survécu à la révolution, à la guerre et à l'émigration massive en faisant exactement ce que, selon cet essai, l'ensemble de la diaspora doit réapprendre : former ses propres clercs, enseignants et responsables civiques plutôt que de les importer, et traiter la transmission culturelle comme une discipline plutôt que comme un sentiment.
Les Arméniens d'Iran incarnent aussi une seconde leçon que les marchands de la Nouvelle-Djoulfa avaient comprise d'instinct : la condition diasporique ne relève pas seulement de la préservation, mais aussi de la médiation. Les marchands de Djoulfa étaient indispensables précisément parce qu'ils circulaient entre les civilisations safavide, moghole, ottomane et européenne, traduisant non seulement des marchandises, mais aussi du droit, de la confiance et de l'information d'un monde à l'autre. Les Arméniens d'Iran, à cheval entre les univers persan, arménien et des circuits commerciaux et culturels de plus en plus mondialisés, perpétuent cette fonction à plus petite échelle. Cette capacité de médiation ne doit pas être considérée comme une relique de la route de la Soie, mais comme un véritable atout pour le XXIe siècle – un atout que les communautés arméniennes du Liban, de France et des États-Unis possèdent elles aussi, chacune dans son registre, rompues à une société d'accueil que peu d'Arméniens d'Erevan auront jamais à pratiquer.
Pourquoi les jeunes Arméniens restent – et ce qui leur est dû
L'assimilation en elle-même n'est pas le vrai danger : les identités évoluent et les langues reculent dans toutes les diasporas, partout et toujours. Le danger le plus grave serait d'en arriver au point où l'identité arménienne n'aurait plus rien de substantiel à transmettre.
Pourquoi un jeune devrait-il rester arménien ? La réponse ne peut reposer sur la seule ascendance. Elle doit tenir à une tradition culturelle, une expérience historique, un héritage religieux, une capacité créatrice et – comme le montre la Nouvelle-Djoulfa – au modèle documenté et opérant d'une petite nation sans État qui sut un jour se placer au cœur du commerce mondial. Ce n'est pas de la nostalgie : c'est une ressource.
Un partenariat, ni dépendance ni séparation
Rien de tout cela ne signifie dresser des murs entre l'Arménie et sa diaspora. Les Arméniens de la diaspora doivent reconnaître que l'Arménie est un État souverain dont les citoyens votent, paient leurs impôts, servent dans son armée et vivent avec les conséquences directes de ses choix politiques ; vivre à l'étranger ne confère aucun droit à dicter sa politique intérieure. Mais l'Arménie, de son côté, ne doit pas voir dans la diaspora une simple source d'investissements, de lobbying ou de renouvellement démographique.
La question la plus féconde n'est pas de savoir si la diaspora existe pour l'Arménie ou pour elle-même, mais comment l'Arménie et sa diaspora peuvent bâtir des institutions et des mécanismes qui se renforcent mutuellement. La diaspora détient des atouts que l'Arménie peut difficilement produire seule : expertise, universités, capacités scientifiques et technologiques, réseaux professionnels, capitaux et relations internationales tissées au fil des générations, des anciennes maisons de commerce d'Ispahan aux classes professionnelles de Los Angeles. L'Arménie offre quelque chose d'aussi irremplaçable : un État arménien vivant, une société où la langue et la culture constituent l'environnement dominant, et un lieu où le savoir de la diaspora peut se convertir en institutions durables.
Un monde arménien polycentrique ne doit pas être un monde déconnecté. Beyrouth, Paris, Los Angeles, Montréal, Téhéran, Ispahan et Erevan ont des histoires et des priorités différentes, mais elles peuvent être reliées par des projets communs, des réseaux de connaissances, des échanges éducatifs, une coopération scientifique et de nouvelles formes de leadership. Un scientifique à Los Angeles, un ingénieur à Paris, un médecin à Beyrouth, un entrepreneur à Boston, une famille marchande d'Ispahan et un chercheur à Erevan ne devraient pas avoir à travailler isolément, ni à se redécouvrir à chaque génération. C'est là aussi un héritage de la Nouvelle-Djoulfa : un réseau ne vaut que par la correspondance, le crédit et la confiance qui circulent entre ses nœuds.
Il n'existe d'ailleurs plus une seule diaspora. Les communautés historiques façonnées par l'Empire ottoman et le Moyen-Orient, les communautés de migrants post-soviétiques, les nouvelles vagues d'émigration depuis l'Arménie même, et la communauté déplacée du Haut-Karabagh entretiennent chacune un rapport différent à l'État arménien, à la langue et à l'identité. Un modèle unique et centralisé ne peut toutes les représenter ; un modèle connecté et délibérément polycentrique, fondé sur des institutions plutôt que sur des slogans, le peut.
Au-delà des anciens piliers
Pendant des décennies, le monde arménien a organisé son imaginaire collectif autour de trois piliers : l'Arménie, l'Artsakh et la diaspora. Ce cadre a volé en éclats, et ce n'est pas en répétant les anciens slogans qu'on le reconstruira. Ce dont nous avons besoin aujourd'hui, ce n'est pas seulement d'un nouveau récit, mais de nouveaux mécanismes pour le porter : des financements pérennes, une gestion professionnelle, des objectifs mesurables et une jeune génération de responsables prête à passer des déclarations de principe à des institutions qui fonctionnent.
La diaspora ne survivra que si elle cesse de se penser comme provisoire et puise plus résolument dans les précédents dont elle dispose déjà – la Nouvelle-Djoulfa au premier chef –, ceux de communautés qui ont bâti leur propre richesse, leur propre savoir et leur propre cohésion, tout en restant indéniablement arméniennes. Une Arménie forte a besoin d'une diaspora forte. Mais l'inverse est tout aussi vrai : une diaspora forte ne peut exister que si elle croit d'abord que sa propre pérennité, selon ses propres termes institutionnels, compte.
Tigrane Yegavian











