Du 5 au 12 septembre, le village de Debet, dans la région arménienne du Lori, accueille la 12e édition du festival international du film documentaire Apricot Tree. Au programme cette année : 10 longs métrages et 11 courts métrages, venus explorer aussi bien les guerres et les bouleversements politiques que des histoires beaucoup plus intimes.
Mr. Nobody Against Putin, Put Your Soul on Your Hand and Walk, 20 Days in Mariupol ou encore No Other Land font partie des films à forte dimension politique présentés au festival. Ukraine, Palestine, Moyen-Orient : les grands conflits contemporains occupent aujourd’hui une place importante dans le cinéma documentaire international.
Cette tendance n'est pas propre à Apricot Tree. Les grands festivals accordent eux aussi une visibilité importante aux films qui abordent les crises politiques et géopolitiques.
«Certains festivals sont davantage politisés», explique Artur Vardikyan, critique de cinéma et cofondateur d’Apricot Tree. Il cite notamment l’IDFA, le Festival international du film documentaire d’Amsterdam. « Il se trouve au cœur de l’Europe, où différents courants politiques contemporains se croisent. Ils considèrent aussi qu’il est de leur responsabilité de regarder le cinéma à travers ce prisme.»
Mais le documentaire ne se résume pas aux guerres et aux crises. À Debet, le festival cherche également à donner une place à des histoires humaines, parfois très éloignées de l’actualité internationale.
Du Vermont aux montagnes du Zagros
Dans les forêts du Vermont, aux États-Unis, des producteurs de sirop d’érable tentent de maintenir en vie un savoir-faire ancien et de le transmettre à la génération suivante. C’est l’histoire racontée par Jesse Kreitzer dans son court métrage The Sugarhouse.
À des milliers de kilomètres de là, dans la région montagneuse de Hawraman, des femmes kurdes se réunissent chaque année pour honorer Safura, une figure associée à la déesse Anahit. Le réalisateur iranien Parviz Rostami a consacré plus de deux ans à filmer ce rituel pour son documentaire Safura.
Le tournage n’a pourtant rien eu de simple. La cérémonie est traditionnellement interdite aux hommes.
« La première année, les hommes nous ont dit que nous n’avions pas le droit d’assister au rituel et encore moins de le filmer », raconte Parviz Rostami. Mais les femmes ont finalement décidé elles-mêmes d’autoriser l’équipe à rester. « Elles ont dit aux hommes : “Cela ne vous regarde pas. Nous leur permettons de rester avec nous jusqu’à la fin du rituel.” »
Pour Farhad Varahram, réalisateur iranien et membre du jury, l’Arménie et l’Iran offrent justement une grande richesse de sujets aux documentaristes.
« Si vous voulez faire un film en Suisse, vous devez partir à la recherche d’un sujet parce qu’il ne se passe pas grand-chose. En Iran, quelque chose de nouveau arrive tout le temps. C’est pareil en Arménie », estime-t-il.
Cette abondance de sujets a toutefois son revers. Selon lui, certains films peuvent attirer l’attention de festivals étrangers même lorsqu’ils donnent une vision simplifiée ou peu sincère d’une société, notamment parce que les programmateurs viennent d’un contexte culturel différent.
Le documentaire arménien prend de l’avance
En Arménie aussi, le documentaire connaît une période particulièrement dynamique. Pour Artur Vardikyan, il évolue aujourd’hui plus rapidement que le cinéma de fiction arménien.
« Le documentaire traverse des développements beaucoup plus intéressants, parce qu’une grande partie du cinéma de fiction arménien reste encore enfermée dans l’imitation », estime-t-il.
Le réalisateur Arman Yeritsyan, membre du jury du festival, considère de son côté que cette évolution devrait se refléter dans les politiques de financement du cinéma.
Selon lui, puisque le documentaire arménien progresse et obtient déjà de bons résultats, la Fondation du cinéma arménien devrait adapter sa stratégie afin de soutenir davantage ce secteur.
Trois films arméniens participent cette année à Apricot Tree.
Des histoires trouvées à Debet
Le festival ne se contente pas de projeter des films. Il cherche aussi à en faire naître de nouveaux.
Pendant la semaine, six jeunes réalisateurs venus d’Arménie, de Géorgie et d’Iran participent à un atelier et réalisent leurs propres documentaires à Debet. Les films terminés sont traditionnellement projetés lors de la cérémonie de clôture. Un autre atelier est également organisé pour les enfants de Debet et des communautés voisines.
Pour Taban Fatemeh Jalali, participante à l’atelier, le sujet s’est présenté presque immédiatement : une maison abandonnée dans le village.
« Nous devions trouver une histoire ici, à Debet, et nous avons découvert cette maison abandonnée », raconte-t-elle. L’équipe a ensuite retrouvé les anciens habitants pour comprendre pourquoi ils étaient partis. « Leurs affaires sont toujours à l’intérieur. On a l’impression que la maison est encore habitée, alors qu’en réalité, elle ne l’est plus. »
Ce ne serait pas la première fois qu’une rencontre organisée dans le cadre d’Apricot Tree se transforme en film.
En 2017, les participants du festival avaient été hébergés chez des habitants du village d’Ujan. Parmi eux se trouvait le réalisateur iranien Shahram Badakhshan Mehr. Deux ans plus tard, il est revenu dans le village pour tourner un long métrage documentaire consacré à la famille qui l’avait accueilli. Le film est devenu Ujan Story.
Apricot Tree s’achèvera le 12 septembre. Mais à Debet, certaines histoires commencent peut-être tout juste à prendre forme. Et l’une d’elles pourrait, dans quelques années, revenir sur l’écran du festival.
Ani Paitjan











