Entre la Turquie et Israël, la guerre ne dit pas son nom: frappes en Syrie, mandats d'arrêt, réseaux d'espionnage démantelés. Au milieu, l'Azerbaïdjan refuse de choisir. La polémique de septembre autour des liens entre Bakou et Israël révèle les limites de la fraternité turco-azerbaïdjanaise. Derrière le slogan «une nation, deux États», ce sont deux pouvoirs qui poursuivent leurs propres intérêts.
Une chaise occupée peut en dire autant qu'un communiqué. Le 24 septembre, Benyamin Netanyahou prend la parole à l'Assemblée générale des Nations unies. La délégation turque se joint au départ collectif; un représentant azerbaïdjanais reste assis. En Turquie, le geste déclenche une vague de critiques contre les liens de Bakou avec Israël. La presse azerbaïdjanaise réplique en dénonçant une campagne de dénigrement et reproche à Ankara de la laisser prospérer.
L'affaire quitte vite les réseaux sociaux. Le 26 septembre, une commission du Parlement azerbaïdjanais consacrée aux ingérences étrangères et aux menaces hybrides accuse des acteurs opérant depuis la Turquie de mener une campagne coordonnée. L'accusation ne prouve pas l'existence d'une opération pilotée par Ankara. Elle trahit pourtant une réalité nouvelle: Bakou emploie désormais contre son allié le vocabulaire qu'il réservait à Moscou, Paris ou Téhéran. Côté turc, les condamnations des attaques contre la fraternité bilatérale montrent surtout la volonté d'éteindre l'incendie.
L'embargo turc s'arrête au terminal de Ceyhan.
Mais l’incendie est-il éteint pour autant? La suite intervient le 6 octobre lorsque l'agence de presse azerbaïdjanaise APA publie une enquête sur des escales dans les ports israéliens de cargos liés à des opérateurs turcs. Mais les données maritimes ne suffisent pas à établir la nature des cargaisons ni leurs destinataires. Quelques heures plus tard, l’article est soudain retiré du site… Le message des Azerbaïdjanais semble lui clair: ceux qui reprochent à Bakou ses liens avec Israël feraient bien d'examiner les leurs. Dans ce billard à trois bandes, le pétrole semble donner à cette riposte un poids concret. Selon Reuters, le brut azerbaïdjanais représentait 46,4% des importations pétrolières israéliennes en 2025. Or ce brut transite par l'oléoduc BTC et s'embarque à Ceyhan, sur la côte turque. Ankara a rompu ses échanges commerciaux avec Israël, mais près de la moitié du pétrole qui fait rouler l'économie israélienne, et ses blindés, passe par son territoire. De quoi nous faire penser que la géographie énergétique résiste aux proclamations politiques.
Une guerre larvée dont Bakou est le pivot
Pour mesurer l'enjeu, il faut replacer l'épisode dans la confrontation qui oppose désormais Ankara et Israël. Les deux pays sont passés en moins de trente ans d'une alliance stratégique à une rivalité faite de défiance. En février 2026, l'ancien Premier ministre israélien Naftali Bennett désignait la Turquie comme «le nouvel Iran», cherchant à encercler Israël. Le même mois, Ankara annonçait avoir démantelé un réseau d'espionnage israélien. Et c’est sur le sol syrien, que se joue la confrontation principale entre Turcs et Israéliens. Depuis la chute d'Assad, les tensions se sont aggravées jusqu'à la frappe israélienne d'août dernier contre la base aérienne d'Abou al-Douhour, qui aurait visé des préparatifs turcs de défense antiaérienne dans le nord de la Syrie. L'émissaire américain Tom Barrack a reconnu que les deux pays avaient frôlé l'affrontement militaire. De son côté, Ankara a répondu sur le terrain judiciaire: le 21 août, la Turquie a annoncé un mandat d'arrêt international contre Netanyahou, en lien avec l'interception de la flottille pour Gaza. La rivalité s'étend aussi à la Corne de l'Afrique et à la Méditerranée orientale (Liban, Gaza), et Ankara construit avec l'Arabie saoudite et le Pakistan une nouvelle architecture de sécurité régionale: le pacte de la Mecque.
Dans cette configuration nouvelle et toujours aussi périlleuse, l'Azerbaïdjan n'est pas seulement pris entre deux feux; il est l'un des rares canaux qui relient encore les belligérants. C'est par la médiation azerbaïdjanaise que la Turquie et Israël ont conclu le mécanisme de désescalade militaire qui a jusqu'ici évité les erreurs de calcul en Syrie. Bakou tient également le robinet du pétrole israélien et la ligne téléphonique entre les deux états-majors. Exiger de lui un alignement sur Ankara reviendrait à lui demander de détruire son principal capital diplomatique.
Craindre l'abandon, refuser l'entraînement
Israël constitue pour Bakou un partenaire de défense et d'énergie que la solidarité avec Ankara ne rend pas remplaçable. La visite du ministre israélien des Affaires étrangères, Gideon Sa'ar, en janvier 2026, a confirmé l'élargissement de cette coopération. En multipliant ses partenaires, le régime d'Aliyev rend toute dépendance exclusive impossible, y compris envers la Turquie.
La théorie des alliances éclaire ce comportement. Glenn Snyder a montré que tout allié arbitre entre deux peurs: être abandonné ou être entraîné dans les conflits de son partenaire. Bakou veut le soutien turc face à l'Arménie et à l'Iran, mais refuse que la guerre larvée entre Ankara et Israël dicte sa diplomatie. Le tandem panturquiste garde ainsi sa valeur tant qu'il ne devient pas une obligation d'alignement général, car plus la confrontation turco-israélienne se durcit, plus la position de Bakou se renchérit: chacun des deux rivaux a besoin de lui, et aucun ne peut se permettre de le perdre. Longtemps perçu comme le cadet d'Ankara, l'Azerbaïdjan victorieux de 2020 et de 2023, grâce en grande partie au soutien turc, se pense désormais comme une puissance à part entière. L'assurance du pouvoir azerbaïdjanais invite à lire ces tensions comme l'affirmation d'une autonomie au sein de l'alliance. Il serait prématuré d'y voir une rupture.
Ce que l'Arménie doit en retenir
Pour Erevan, la distinction est décisive. Les divergences sur Israël ne permettent pas de présumer un relâchement de l’alliance panturquiste dans le Caucase. Elles imposent en revanche d’analyser séparément les objectifs d’Ankara et de Bakou. Une ouverture turque ne garantit pas une modération azerbaïdjanaise, et une crispation entre les deux alliés n’offre pas de protection automatique à l’Arménie. Le risque est même inverse dans la mesure où un Azerbaïdjan devenu indispensable à la fois à Ankara et à Israël dispose d’une marge de manœuvre accrue face à Erevan, pour un coût politique réduit.
L’Arménie n’est pas pour autant condamnée à la spectature. Trois leviers s’offrent à elle. Le premier consiste à découpler les deux dossiers: la normalisation avec Ankara, avec l’ouverture de la frontière et la réactivation de la voie Kars-Gyumri, doit avancer pour elle-même. La Turquie a besoin des corridors caucasiens et ne peut se permettre de dépendre du seul bon vouloir de Bakou pour les obtenir. Le deuxième levier tient à l’internationalisation de sa connectivité: plus les routes qui traversent le Syunik engagent Washington, Bruxelles et les investisseurs du Golfe, plus elles deviennent coûteuses à remettre en cause par la force. Le troisième est le plus délicat, à savoir renouer un dialogue lucide avec Israël qui n’hésite pas à marchander cyniquement la question arménienne dans son bras de fer avec la Turquie. Il ne s’agit pas de rivaliser avec Bakou, mais de rappeler à l’État hébreu, que son partenaire énergétique est aussi le premier bénéficiaire d’une architecture turcique qu’il combat ailleurs. Aucune de ces options ne renversera le rapport de force. Toutes reposent sur la même exigence: traiter Ankara et Bakou comme deux acteurs distincts, chacun avec ses calculs et ses impatiences. Deux États peuvent se disputer leur liberté d’action tout en maintenant une pression convergente sur un troisième. À Erevan de faire en sorte que, la prochaine fois que les deux frères se querellent, l’Arménie ne soit plus seulement l’objet de leur entente, mais l’un des enjeux de leur désaccord.
Tigrane Yegavian











