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« Je n'oublierai jamais ses yeux tristes » : dans les villages yézidis d’Arménie, les mariages précoces menacent l'éducation

« Je n'oublierai jamais ses yeux tristes » : dans les villages yézidis d’Arménie, les mariages précoces menacent l'éducation

Par Lia Avagyan

Dans une salle de classe silencieuse du village de Taperakan, dans la région d'Ararat en Arménie, Haje Bakoyan se souvient encore de la brillante élève qui s'est éclipsée. « Elle était absolument studieuse – intelligente, organisée, préparée pour chaque cours », se rappelle la professeure de langue yézidie, la voix teintée de regret. « Puis elle s'est fiancée en 4ème. Je n'oublierai jamais ses yeux tristes. »

Lorsque Bakoyan a plus tard demandé à son élève modèle pourquoi ses notes avaient chuté, la réponse de la jeune fille était dévastatrice dans sa simplicité : « Je n'en ai plus besoin. Je comprends que je n'en ai plus besoin. »

Haje Bakoyan avec ses élèves.

Cette histoire n'est malheureusement pas unique ; c'est un exemple d'un défi persistant en Arménie, particulièrement au sein de la communauté minoritaire yézidie. Les mariages précoces continuent d'écourter l’éducation des jeunes filles et les opportunitésprofessionnelles.

Le mois dernier, le parlement arménien a pris une mesure décisive en supprimant la disposition qui permettait aux jeunes de 16 et 17 ans de se marier avec le consentement parental, fixant fermement l'âge du mariage à 18 ans. Mais les experts affirment que les changements législatifs seuls ne résoudront pas le problème.

Les chiffres révèlent une histoire accablante. Selon les données de l’année 2024 du Ministère de la Justice arménien, parmi les filles de 17 ans, 23 enfants sont nés de 23 mariages. Deux filles de 16 ans ont également déjà accouché. Durant l'année scolaire 2023-2024, sur les 1 319 filles yézidies inscrites dans les écoles publiques, 171 élèves ont abandonné – beaucoup en raison de mariages précoces.

« Ce problème ne peut être résolu par la législation seule », déclare Rustam Bakoyan, le parlementaire yézidi qui a introduit la nouvelle loi. « Nous avons besoin d'un travail de sensibilisation dans les communautés, d'une implication du Ministère de l'Éducation dans les écoles, et d'une coordination avec les ministères de la santé et des affaires sociales. »

Rustam Bakoyan, membre du parlement arménien.

Les racines du mariage précoce sont profondes, s'entremêlant souvent avec d'autres problèmes sociaux. La défenseure des droits humains et militante Zara Hovhannisyan désigne la violence domestique comme un facteur clé.

« Quand les filles font face à la violence dans leur famille paternelle, elles voient le mariage comme une échappatoire. Tragiquement, elles se retrouvent souvent dans la même situation dans leur vie conjugale. »

Le plus inquiétant est peut-être que la nouvelle loi pourrait pousser cette pratique dans la clandestinité.

« Beaucoup essaieront de recevoir des services médicaux en dehors du système centralisé ou auront des accouchements à domicile et dissimuleront la naissance de l'enfant », prévient Hovhannisyan. Elle plaide pour un suivi complet par des travailleurs sociaux communautaires et des commissions locales de tutelle.

Le défi auquel fait face l'Arménie reflète une crise mondiale. L'UNICEF rapporte qu'environ 650 millions de filles et de femmes dans le monde ont été mariées avant leurs 18 ans.

Zara Hovhannisyan, militante des droits humains.

De retour à Taperakan, l'enseignante Haje Bakoyan reconnaît que si la sensibilisation s'est s’est renforcée, la pratique persiste.

« Même aujourd'hui, des filles dès l'âge de 12 ans sont mariées, privées même d'une éducation de base », dit-elle. « Nous devons appliquer cette loi conditionnelle au sein de notre famille. Chacun de nous doit commencer par soi-même. »

Pour l'ancienne élève de Haje Bakoyan, comme pour beaucoup d'autres, ce changement est arrivé trop tard. Bien qu'elle l'ait « probablement accepté maintenant », son histoire sert de rappel de ce qui est en jeu : pas seulement l'éducation, mais le droit fondamental des jeunes filles à choisir leur propre avenir.

La nouvelle loi représente un point de départ, mais comme le note Rustam Bakoyan, des mesures plus strictes pourraient être nécessaires si la conformité volontaire échoue : « À ce stade, nous devons donner aux gens l'opportunité de faire ce pas consciemment. Sinon, nous devrons également réfléchir dans cette direction. »

*Visionnez le reportage en arménien.*

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