Le 7 décembre, jour du 36e anniversaire du tremblement de terre de Spitak en 1988, j'ai regardé le long métrage "Monsieur Aznavour", qui se terminait par une séquence documentaire, où le talentueux Arménien marchait tête baissée à travers les ruines d'immeubles complètement rasés. Le lien d'Aznavour avec l'Arménie dans ce film réside uniquement dans ces plans documentaires, si l'on ne compte pas les plans d'ouverture du film, également des séquences documentaire et représentent des scènes familières du génocide et de la déportation des Arméniens.
Malgré cela, M. Aznavour est arménien tout au long du film. Il ne s’agit pas de se faire des trois ou quatre fois où on lui demande “es-tu juif?” et de l’entendre dire “non, je suis arménien”. si l’on est juif et d’entendre la réponse : non, je suis arménien. Que ce soit Edith Piaf ou encore le soldat de l'armée fasciste dans une France sous occupation l’oblige à baisser son pantalon et sa culotte pour prouver qu’il n’est pas circoncis. Plus de gens demandent encore, producteur, journaliste.

Et même les paroles solennelles du prêtre qui accomplit la cérémonie funéraire dans l'église arménienne ne sont pas tant une allusion à l'arménité qu'une circonstance qui semble invisible à première vue : la famille. Non pas la famille que Charles lui-même a créée, mais la famille dans laquelle il est né, et l'intimité pudique et fidèle avec eux.
Mais revenons d'un peu loin. Après avoir commandé un billet en ligne, vous recevez une demande : « pop-corn, Coca-Cola », etc., après avoir refusé, vous recevez une autre note de rappel : « il n'est pas permis d'en apporter de l'extérieur ». L'odeur du pop-corn domine la salle pas si spacieuse, et tant qu'il y a des publicités à l'écran, le craquement du pop-corn peut être entendu dans la salle. On l'entend également après le début du film. Mais quelques minutes plus tard, l'impact émotionnel du film devient si fort que le public arrête de mâcher, soit par gêne, soit à cause de l’émotion. À la fin du film, j'ai remarqué que l’immense paquet en carton de mon voisin et de bien d'autres étaient à moitié pleins.
Je vous ai décrit ce petit épisode banal pour décrire l'impact émotionnel énorme du film. Il est probable que le public de n'importe quelle nation ressentira cet impact, mais, nous Arméniens, tout particulièrement. Car nous avons sanctifié le nom de Charles Aznavour. Il est difficile d’examiner les mérites ou les démérites artistiques d’une œuvre d’art lorsque l’impact émotionnel est si puissant, et cela même après seulement une journée, lorsque vous n’avez pas encore repris vos esprits, que ce dernier est engourdi ou recouvert d’une couche émotionnelle.
Je suis allé voir le film quelques heures après avoir lu cette publication sur les réseaux sociaux. "Aujourd'hui, j'ai regardé le film "Monsieur Aznavour". C'était très bien. Récemment, j'ai souvent dit que la présence d'Aznavour sur cette terre me manquait. D'une certaine façon, je me sentais plus en sécurité avec lui en tant qu'Arménien. »
Cette observation subtile d’Anahit Yuzbashyan est tapi plus ou moins dans le subconscient de nombreux Arméniens, sinon de tous. J’ai même entendu à plusieurs reprises que si Aznavour était vivant, il est peu probable que la guerre de 2020 et des années suivantes aient été aussi destructrices et tragiques. Même si l'observation d'Anahit n'est pas si irrationnelle, elle se révèle exacte dans notre attitude collective envers le personnage de Charles Aznavour.

La principale caractéristique du film est donc l’émotivité. Cela n'empêche pas de constater de sérieux défauts dans le scénario, notamment dans l'intrigue, mais ils sont si insignifiants comparés au génie de l'acteur principal Tahar Rahim, digne d'Aznavour, qu'il est inutile d'en parler.
Rahim, à mon avis, l'un des plus grands artistes du cinéma mondial de notre époque, a raconté à quel point l'offre de jouer Aznavour dans le film était une telle surprise qu'il a d'abord décidé de refuser. Pendant ce temps, une information circule selon lesquelles Charles lui-même souhaitait que le rôle soit confié à Tahar Rahim.
Le film "Monsieur Aznavour" raconte exactement comment, grâce à la plus grande volonté, à un travail acharné incroyable et à une confiance infaillible en son talent, un petit Arménien né dans une famille d’immigrés, dont les traits physiques, sa voix et ses capacités musicales sont ridiculisées, n'est pas seulement mondialement connu, mais est devenu également le visage de la France et de la culture française dans le monde.
Les réalisateurs Mehdi Idir et Grand Corps Malade n'ont pas cherché à ce que Tahar Rahim ressemble parfaitement à Aznavour.
"Trois années de travail acharné, pratiquer la musique six heures par semaine, jouer du piano, regarder des documentaires sur Aznavour pendant des jours, étudier la vie de Charles Aznavour ont permis d'incarner son personnage", a déclaré l'acteur.
Lui et les metteurs en scène ont réussi à atteindre la similitude physique du personnage, notamment dans la structure physiologique et dans les comportement et les mouvements de l'artiste sur scène. Et ils ont bien fait, car même dans ce cas, il semble que parfois dans le maquillage de l'acteur, en raison de la similitude des traits, ils aient dans une certaine mesure abusé du maquillage.

Je ne sais pas si j'utiliserai le bon mot ou pas, mais il y a une douceur dans les traits de Charles, dans les yeux, dans le sourire, ou dans l'affinité du sang arménien, ou dans la douceur, que l'acteur n'a pas. Mais cela non plus n’est pas important. Répétons-le : Tahar Rahim incarnait l’image d’un chanteur, musicien, poète, acteur de cinéma, artiste et être humain de génie doté d’une grande habileté et d’un grand talent.
L'acteur algérien joue pour la deuxième fois le rôle d'un Arménien dans un film. Avec le même talent, il a également créé le personnage de Nazareth Manukyan dans le film "The Cut" de Fatih Akin, qui est probablement le meilleur film jamais réalisé, traitant du thème de la grande tragédie arménienne.
La tension émotionnelle dans "Monsieur Aznavour" atteint son paroxysme dans l'une scène en particulier. Le fils de Charles, Patrick, s'est suicidé dans l'appartement que lui avait offert son père. Quelques minutes après les funérailles, il dit au revoir à ses proches et répond à la question perplexe de sa mère : "Comment cela est-il possible, aujourd’hui aussi?”À cette question, Charles répond qu’il est obligé, que le concert est à l’Olympia.
Réprimant la douleur du drame, il caresse la joue de sa mère d'un air consolant, murmure quelque chose à sa sœur Aïda, salue la mère de son fils Patrick, Arlette, et se dirige vers la voiture. Pas un mot, pas un murmure, mais impossible pour nous de retenir nos larmes. Le visage se contracte, dans les yeux on voit pour la première fois la profondeur et l'amertume de la douleur de la perte d’un fils. La scène dure un instant, peut-être moins d'une seconde, mais l'homme assis à côté de moi, se cachant de ma femme et de mes enfants comme moi, se penche, comme si quelque chose était tombé par terre, il doit le ramasser, incline la tête et essuie ses larmes.
On dit souvent que si les larmes sont la norme de l’art, alors l’oignon est le plus grand artiste. Ce dicton est inutile ici, car l'effet artistique de l'émotion cachée et des talents d'acteur, ainsi que le talent du réalisateur qui a créé la mise en scène, fonctionnent.
"Monsieur Aznavour" rappelle dans plusieurs scènes le film "Mayrig” d'Henri Verneuil. Arméniens immigrés, difficultés de vie et de subsistance, attachement du héros à sa famille. Charles offre une maison à ses parents, comme Azat à sa mère dans Mayrig et bien d'autres épisodes du même genre.
Une autre scène est touchante, lorsque M. Aznavour voit son père tirer un énorme chariot chargé alors que lui-même rentre chez lui après sa première tournée avec sa première grosse rémunération. Il met tout l'argent dans la poche de son père. Ce M. Aznavour, s'il n'est pas forcément arménien, est bel et bien oriental.
L'impact émotionnel du film est également assuré par les chansons de Charle. Il est peu probable que dans un autre cas, une telle abondance de chansons et de musique n'interfère pas, d'autant plus qu'en plus de Charles, Piaf chante aussi, sa sœur Aida chante, d'autres chantent, mais dans ce film vous ne ressentirez pas une seule seconde d'ennui. Au contraire, vous entendez mille fois les chants d'Aznavour qui traversent toutes vos cellules, vous les percevez d'une manière nouvelle, vous êtes affecté à votre manière.
La tentation est trop grande d'inclure d'autres acteurs dans un seul article, notamment la maîtrise du jeu de de Narine Grigoryan, qui incarne la charmante mère vieillissante, Knar, le rôle de sa sœur Aida dans la vie de son frère, et bien d'autres choses.
Un deuxième volet du film serait nécessaire. Mais ce sera plus tard, lorsque l'impact émotionnel du film sera passé, et qu'il sera possible de parler plus objectivement des autres mérites et défauts artistiques de "Monsieur Aznavour". Et aussi des raisons pour lesquelles de nombreux Arméniens ne sont peut-être pas satisfaits de ce film.
Par Hovhannes Yeranyan
Traduction: Ani Paitjan
Civilnet











