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Kirants, le village sous un “mur de séparation”

Kirants, le village sous un “mur de séparation”

Des mois se sont écoulés depuis la démarcation de la frontière arméno-azerbaïdjanaise dans la section du village de Kirants, situé dans le nord-est de la région du Tavush. L'ambiance du Nouvel An ici est différente de celle des autres communautés d'Arménie, mais pas pour les enfants.

“La nuit du Nouvel an, on se rend dans les hauteurs du village et on brûle des pneus. Je ne sais pas d’où ça vient mais on brûle pour faire du feu pour que le Père Noël nous remarque et descende nous voir,” explique un jeune kirantsi de douze ans tout au plus. 

Ce matin, ils sont trois jeunes du même âge à jouer au football dans une aire de jeux flambant neuf. Le plus grand de taille, un garçon aux cheveux blond cendré enchaîne les buts, ne laissant aucune chance à son copain, qui s’est improvisé gardien pour ce match-ci. 

Cette aire de jeux se trouve à 30 mètres du mur frontalier qui marque la limite entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Les habitants de Kirants l’appellent le mur de la honte. La vie quotidienne des enfants n’a pas changé, mais leurs rêves, eux, ont changé.

“Je n’attends rien du Père Noël car ce que j’ai, les rêves que j’ai, même matériels, ce sont mes parents pas qui les exaucent en achetant pour moi. Mais mes parents ne peuvent pas acheter la santé et le bonheur. Ce sont ces deux choses-là que j’ai demandé au Père Noël. Je suis certain que lui seul peut exaucer ce voeux la nuit du Nouvel an”, poursuit notre jeune footballeur en herbe.

Sur le coin du mur de séparation se trouve la maison de Mher, un habitant de Kirants. Lorsque nous avons frappé à sa porte, il s’est refusé à nous parler, il n’avait pas le cœur à ça. Avec cette phrase qui en dit long, il nous a envoyé balader. 

« Le feu d'artifice de cette année, le sapin de Noël, le Père Noël, c'est ça », nous dit-il en tendant la main vers le fil barbelé qui passe sous la fenêtre de la maison.

Comment lui en vouloir? 

Les officiers du Service de sécurité nationale (NSS) qui nous accompagnaient ne nous ont pas permis de filmer la partie où le mur, orné de fil barbelé argenté. Seul le village est accessible aux journalistes. 

En mai 2024, l’Arménie a officiellement lancé pour la première fois un processus de démarcation de sa frontière avec l’Azerbaïdjan, resté en suspens depuis l’indépendance des deux pays en 1991. Le processus, qui a commencé dans le Tavush, consiste à délimiter ou à définir légalement une section de sa frontière avec l’Azerbaïdjan. Cette décision a déclenché des protestations continues à travers le pays.

Erevan a remis à Bakou quatre villages abandonnés le long de la frontière entre la région de Tavush, au nord-est de l’Arménie, et le district de Qazax, au nord-ouest de l’Azerbaïdjan. Kirants faisait partie de ces villages. 

La démarcation de la frontière a provoqué certaines difficultés économiques et sociales à Kirants.

Andranik est un habitant de Kirants. Il y possède des terres et du bétail, sa source de revenu. 

“La limitation des pâturages et des terres arables entraîne également une détérioration de la situation économique et socio-économique ; le cheptel a presque diminué de moitié. J’avais environ 1 hectare de terre que mon voisin me louait. C’était ma source de revenue première. J’y semais mon blé pour obtenir mon pain,” raconte-t-il, dépité.

La plupart des habitants estiment que c’est le drapeau azerbaïdjanais, le mur frontalier et les barbelés qui ont l’impact psychologique le plus négatif. Pour eux, la nouvelle configuration de leur village est dur à accepter.

“Je ne sais pas, je suis profondément déçu par les autorités, par cette situation également, car finalement cette perte c’est une perte de la patrie, ce n'était pas seulement une propriété, le gouvernement veut montrer par tous les moyens qu’il s’agit de la perte de propriété mais c’est bien plus que ça.  La terre c'est la patrie, et c'est pour ça qu'il y a du sang versé pour elle”, nous dit Andranik avec un grain de colère dans la voix.

A quoi ressemblera 2025 pour les habitants de Kirants? Impossible de le dire à l’heure actuelle. Ce qui est sûr, c’est que les derniers événements qui ont frappé le village n’ont pas laissé place à de grands espoirs.

Arevik vit dans une petite maison où le sapin de Noël apporte un peu de joie dans le salon un peu triste de son foyer. Elle y vit avec son fils, sa belle-fille et ses trois petits-enfants. Dans un coin du salon, les petits machouillent des bonbons tandis que leur grand-mère s’inquiète pour leur futur. 

“Le moindre bruit, le moindre murmure m'inquiètent. Je vis au cœur même du village alors je surveille, je fais attention. Si on remarque quelque chose d’inhabituel, on informe le maire du village. On ne sait vraiment plus de quoi demain sera fait pour nous.”

Nous rencontrons Mme Lena, au détour d’une allée. Elle a participé activement aux manifestations des villageois contre la démarcation de la frontière.Quand on lui demande comment elle va, elle nous répond: “J'ai 97 ans et j'ai 97 problèmes. Étant l’aîné de ce village, je peux dire une chose: Ces gens sont avides d’argent, ils se fichent bien de la terre.”

Sur ces paroles, nous quittons le village, plongés dans la brume.

Par Zhanna Avagyan, traduction: Ani Paitjan

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