Le 24 janvier dernier, le président américain Donald Trump a signé un décret qui gèle presque toute l’aide étrangère américaine pendant 90 jours. Le but de ce décret est d’évaluer l’efficacité de ces programmes et de vérifier leur conformité avec la politique étrangère.
La décision de la Maison Blanche a un impact significatif sur le paysage médiatique arménien. De nombreux médias et ONG engagés dans le développement des médias et les programmes éducatifs en Arménie sont financés par les États-Unis. Malgré le caractère apparemment temporaire du gel, il a déjà eu un contrecoup dévastateur sur les projets existants en Arménie et pourrait sérieusement mettre en péril leur capacité à continuer à fonctionner.
Le projet éducatif “Hetq Media Factory” en est à sa cinquième année, dans le cadre d’une subvention du Département d’État. Il s’évertue à renforcer le développement de la profession journalistique en créant une nouvelle génération de professionnels des médias et de journalistes d’investigation arméniens en comblant les lacunes du système éducatif du pays. Selon le directeur du projet, Harutyun Mansuryan, des problèmes sont déjà apparus en raison du gel des financements: “Notre réunion à Aghveran devait avoir lieu dans deux jours.Tout était déjà prévu et les étudiants y ont été envoyés”, dit-il, en précisant que tous les nouveaux programmes sont gelés et qu’ils ne peuvent pas lancer de nouveaux projets. Mansuryan ajoute qu’ils ne fermeront pas leurs portes aux étudiants et qu’ils essaieront de trouver d’autres sources de financement pour survivre aux trois prochains mois.

En 2023, l’Agence américaine pour le développement international (USAID) a lancé un programme à hauteur de 15 millions de dollars sur cinq ans pour promouvoir le développement des médias en Arménie. Ce programme, qui a bénéficié à un certain nombre de médias arméniens indépendants (dont CivilNet), a également été interrompu. Le directeur d’une autre organisation bénéficiaire, Ashot Melikyan, du Comité pour la protection de la liberté d’expression, a affirmé que le programme prévoyait d’apporter un soutien juridique aux médias et aux journalistes poursuivis en justice pour leurs reportages. Outre les opérations de financement, Melikyan estime que des problèmes pourraient également survenir avec les autorités fiscales, car le comité a assumé des obligations avant le gel inattendu. L'incapacité de prévoir la possibilité d’un arrêt aussi brutal du financement a exacerbé ce qui était déjà un problème redoutable.
Arevik Sahakyan, la directrice et fondatrice de Factor TV, un média arménien indépendant, affirme que le gel des subventions américaines a également causé des problèmes pour leurs activités. Selon elle, “nous avons mis en place un journalisme de surveillance (“chien de garde”, ndlr.): des programmes visant à la responsabilité et à la transparence de la gouvernance, à la lutte contre la corruption et à la lutte contre les flux de désinformation, dont le résultat a été le développement de la capacité du public à prendre des décisions éclairées”. Le programme financé par les États-Unis qui soutenait Factor TV a également été suspendu.

Sahakyan a ajouté que toute une série de programmes sont remis en cause: des cours d’investigation animés par des experts de l’étranger renommés, un projet spécial de vérification des faits (fact checking), la mise en œuvre d’enquêtes sur les contrats d’approvisionnement de l’État, l’argent politique et les activités de corruption des fonctionnaires, ainsi que des débats en studio avec des personnalités de premier plan. Ces dernières semaines, par exemple, un reportage de Factor TV a fait la une des journaux révélant que le maire d’Erevan, Tigran Avinyan, avait obtenu sans appel d’offres un billet d’avion de 19 000 dollars pour Los Angeles, un contrat que le maire a remboursé au budget de l’État après le tollé général.
“C’est un coup dur pour les médias indépendants. Le public risque d’être privé des possibilités déjà limitées d’accéder à des informations fiables et de qualité, avec toutes les conséquences que cela implique pour le journalisme de qualité et la démocratie”, déclare le directeur fondateur de Factor TV.
Boris Navasardyan, président honoraire du Club de la presse d’Erevan, souligne également que les États-Unis jouent un rôle important dans le soutien aux médias en Arménie : “La majorité des contenus d’information de qualité sont produits par les médias qui reçoivent le soutien de diverses organisations donatrices, y compris américaines. L’absence de tels fonds porterait un sérieux coup, tout d’abord, au segment qualitatif du secteur des médias.”
CivilNet bénéficie également de programmes de subventions américains. Karen Harutyunyan, rédacteur en chef du média, note que cette situation a créé un climat d’incertitude. “Nous sommes en train de revoir un certain nombre de nos programmes et activités qui visaient notre développement stratégique”, dit-il, ajoutant que le média essaie de trouver d’autres sources de financement.
Aux États-Unis, la décision du président Trump est devenue un sujet de débat politique et judiciaire national. Une vingtaine de procureurs contestent sa décision. Une tentative similaire de l’administration de suspendre également les programmes de subventions nationaux a déjà été temporairement stoppé par un juge fédéral. Ces derniers jours, le Département d’État a également accordé une dérogation pour continuer à fournir une “assistance humanitaire vitale” à l’étranger, même si la portée exacte des programmes concernés n’est pas entièrement claire. Pour l’instant, l’incertitude persiste à l’échelle mondiale.
Par Siranush Adamyan
Traduction par Ani Paitjan
Civilnet











