Depuis le 17 janvier dernier, se tient en Azerbaïdjan le procès de 16 prisonniers de guerre arméniens. Pour la communauté arménienne, cette information est connue, le reste du monde, lui, a d'autres chats à fouetter.
Officiellement, l'Azerbaïdjan détient actuellement 23 prisonniers de guerre et détenus arméniens. Ils ont été capturés après l'attaque éclair de l’Azerbaïdjan en septembre 2023 sur la petite république de l’Artsakh, qui a conduit à l'exil forcé de plus de 100 000 Arméniens de leur terre.

De ces 16 personnes écrouées dans les geôles de Bakou, la moitié sont des anciens officiels de l’administration de l’ex-république de l’Artsakh. Il s’agit de Bako Sahakyan, Arayik Harutyunyan, Davit Babayan, Levon Mnatsakanyan, Davit Manukyan, Arkadi Ghukasyan, Davit Ishkhanyan et Ruben Vardanyan.
Sur les images des procès en huis-clos (mais filmés) des hauts responsables, on aperçoit dans des boxes aux vitres transparentes les visages émaciés, les traits tirés et les corps amaigris d’hommes politiques que les Arméniens avaient l’habitude de voir dans des costumes aux couleurs sombres, serrant des mains à gauche et à droite.
Ces images désolantes n’ont pourtant pas l’air d’émouvoir outre mesure les habitants d’Arménie. Ni grandes manifestations ou autres rassemblements de taille ont été organisés dans la capitale.
Alors, nous nous sommes posés la question suivante: Dans quelle mesure l’opinion publique est-elle au courant du simulacre de procès des otages arméniens qui se déroule à Bakou?
Car, à ce jour, aucune campagne de sensibilisation n'est menée en Arménie, l'opinion publique est mécontente de la passivité de la société civile, l'opposition affirme qu'elle n'a aucun moyen de pression et pour le gouvernement, selon les militants des droits de l'homme, le retour des captifs n'est pas une priorité.


Enregistreur en main, nous sommes descendus dans la rue pour demander aux citoyens “ordinaires” ce qu’ils pensaient de ce silence unanime.
Une jeune femme nous explique que, selon elle, ce n’est pas que la société ne manifeste aucun intérêt ou ne ressent aucune douleur à l’égard de ce qui se déroule à Bakou, “mais je pense qu’elle n’est pas très active pour cause de méfiance et/ou de désespoir՛՛.
Un autre jeune homme pense que tout le problème vient du manque de confiance que les Arméniens éprouvent les uns envers les autres: “Personne ne fait suffisamment confiance à une personne en particulier pour la suivre. Et personne n’est susceptible, individuellement, de créer suffisamment d’initiative pour organiser des manifestations.”
Un autre badaud, moustache blanche et casquette plate vissée sur la tête, voit les choses avec plus d’indulgence:
“Les gens vivent une période difficile, où ce qui compte c’est principalement leur famille, socialement la vie est devenue difficile. Alors, ils ne se concentrent pas sur d’autres questions. Moi-même je suis un réfugié, un Arménien de Bakou qui a fui à la fin des années 1980 lors des pogroms contres les Arméniens. Pourtant, je me retrouve dans la même situation que tous les autres. Je ne pense à rien d’autre que le bien-être de ma famille. C’est pour ça que je comprends nos citoyens. Si tout le monde s’y met d’un coup et manifeste, alors je me joindrais à eux.”
Dans les rues d’Erevan, il est très peu probable de tomber sur une affiche exigeant la libération et le retour des prisonniers de guerre. À la fin de l'année dernière, les membres du syndicat étudiant ARF « Nikol Aghbalyan » ont collé une affiche dans la rue Khanjyan. Peu de temps après, celle-ci a été retirée.
Pour Taron Ghazaryan, membre de l’Association des étudiants de l’ARF, cette histoire est plutôt louche.
“Nous n’avons pas mené une mais plusieurs actions dans ce sens, à différentes fréquences,” nous dit-il.
La députée membre de la faction d'opposition arménienne à l'Assemblée nationale, Aspram Krpeyan, accuse le coup et, sans le nommer, estime que le gouvernement arménien veut empêcher ces actions pour la libération des prisonniers de guerre.
“Nous ne voyons jamais de graffitis provenant de diverses campagnes d’opposition ou autre. Ils sont systématiquement éliminés. Ils mettent leurs efforts dans cette direction.”
L’opposition, qui a acquis une grande expérience dans l’organisation de manifestations de rue depuis 2020, ne prend pas non plus la voie des protestations.
Le 17 janvier, jour d’ouverture du procès de 16 prisonniers de guerre, un petit rassemblement organisé devant le bureau de l’ONU en Arménie n’a pas reçu beaucoup de couverture médiatique. Que fait l’opposition et que peut-elle faire? Aspram Krpeyan rappelle toutefois que seul le gouvernement peut prendre des mesures efficaces et que la tâche de l'opposition est de maintenir cette question à l'ordre du jour.

Il y a quelques jours, plusieurs ONG de défense des droits de l'homme ont signé une lettre demandant la surveillance des procès en cours à Bakou, mais des accusations sont également portées contre la société civile.
Nina Karapetyants, une militante des droits de l'homme, estime que le manque d’action de la société civile est une réelle déception.
“Comme le gouvernement a oublié ou est en train de ne pas voir ou d’oublier la question des prisonniers de guerre, ou du moins c’est l’impression qu’il donne, une partie de la société civile se contente de soutenir la voie qu’il a empruntée, en participant silencieusement,” déplore-t-elle.

Le 22 janvier 2024, lors de la séance de questions-réponses entre l'Assemblée nationale et le gouvernement, Nikol Pashinyan a abordé la question des prisonniers de guerre, soulignant qu'il traitait la situation dans une logique de ne pas nuire.
« Je peux faire une déclaration qui satisfait les sentiments patriotiques que vous avez évoqués. Mais ces personnes ressentiront l'impact et les conséquences de cette déclaration sur leur propre peau en prison.”, a-t-il ainsi déclaré.
Ces derniers jours, des comparaisons ont été faites sur les réseaux sociaux arméniens entre les attitudes des dirigeants arméniens et israéliens envers les prisonniers de guerre de leurs pays respectifs.
“Et pourquoi n'utilisons-nous pas les outils qu'ils apportent à l'échange ? Il y a un conflit en ce moment entre Israël et le Hamas. Ces derniers ont collecté des prisonniers et les ont gardés pour les utiliser comme monnaie d’échange et libérer leur propre prisonniers de guerre des mains des Israéliens. Pourquoi n’avons-nous pas utilisé ce processus ?,” demande Nina Karapetyants.
La question est directement adressée au gouvernement arménien et reste ouverte.
Ce qui est sûr, c’est que certains Arméniens, ne s’émeuvent pas vraiment du sort des prisonniers de guerre. Ainsi, après avoir demandé à une dame pourquoi elle ne suivait pas le procès en cours à Bakou, celle-ci nous a répondu: “Eh bien, nous n’avons pas de télévision.”
Par Ani Paitjan
Visionnez le reportage vidéo sur le sujet en arménien ici, par Hasmik Hovhannisyan.
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