Par David Akopyan
Traduction: Ani Paitjan
La victoire de l’Azerbaïdjan dans l’enclave longtemps disputée du Haut-Karabakh n’a pas marqué la fin de son conflit avec l’Arménie et les Arméniens, mais simplement un tournant dans une campagne en cours. Sous le radar d’un Occident distrait, Bakou a poursuivi ce que l’on pourrait appeler dans l’esprit du temps une «agression progressive » – une escalade progressive tout en évitant tout ce qui serait suffisamment dramatique pour déclencher une réponse occidentale sérieuse. Cela pourrait être sur le point de changer.
Jusqu’à présent, le président azerbaïdjanais Ilham Aliev a étendu son influence progressivement : en s’emparant de petits territoires, en utilisant la coercition diplomatique, en veillant par une rhétorique agressive à ce que l’Arménie reste sur la défensive, puis en imposant un blocus au Haut-Karabakh fin 2022 et enfin, en septembre 2023, en l’attaquant et en provoquant l’exode de ses 120 000 Arméniens de souche. Tout cela est en quelque sorte resté en deçà du seuil des conséquences mondiales.
Aliev vise désormais un objectif encore plus grand : le « corridor de Zanguezour (ou de Meghri) », que l’Azerbaïdjan considère comme une voie commerciale cruciale entre son patron turc et l’Asie centrale. Il sait que sa supériorité militaire et économique ne durera pas éternellement et considère les deux prochaines années comme une fenêtre critique pour agir avant que l’Arménie ne comble son retard. La question est de savoir si l’Arménie se préparera correctement et si l’Occident continuera à faire preuve d’indifférence et de complaisance. L’approche d’Aliev est façonnée par quatre facteurs clés :
- Politique intérieure et arménophobie : des années de haine étatique contre les Arméniens ont créé de fortes attentes de la part de l’opinion publique azerbaïdjanaise quant à la poursuite des pressions sur l’Arménie. Aliev exploite ce sentiment pour maintenir son régime autocratique, l’un des plus durs au monde à tous égards, détournant l’attention des défis économiques internes.
- Peur du déclin : l’économie azerbaïdjanaise est actuellement à son apogée, soutenue par des revenus pétroliers et gaziers élevés, environ 75 milliards de dollars de réserves (fonds pétrolier national SOFAZ des actifs azerbaïdjanais et réserves nationales) et un budget militaire de 5 milliards de dollars pour 2025 (contre 1,7 milliard de dollars pour l’Arménie). Cependant, le PIB par habitant de l’Arménie augmente plus rapidement et, à mesure que la richesse pétrolière de l’Azerbaïdjan diminue, l’écart va se réduire. Aliyev le comprend et voit 2025 comme une fenêtre d’action qui se ferme.
- Les vents hobbesiens dominants : l’assaut de Vladimir Poutine contre l’Ukraine, les interventions brutales de la Turquie en Syrie, et non les menaces de Donald Trump contre le Danemark (au sujet du Groenland), le Panama (au sujet du canal) et le Canada (qu’il semble vouloir annexer), suggèrent tous une période peut-être limitée dans laquelle la force fait loi.
- La relation plus subtile d’Aliev avec l’Occident : Contrairement à Vladimir Poutine en Russie ou à Alexandre Loukachenko en Biélorussie, Aliev a su préserver ses relations diplomatiques. Il participe régulièrement au Forum économique mondial de Davos, dialogue avec les dirigeants occidentaux et propose des accords transactionnels qui font que l’UE hésite à l’affronter.
Dans ce contexte complexe, la probabilité d’une attaque sur le corridor ne peut être écartée. Si des distractions mondiales – comme une guerre entre Israël et l’Iran ou le déploiement de marines américains par Trump ailleurs – surviennent, Aliev pourrait utiliser l’écran de fumée pour faire monter la tension. S’il calcule que cela le maintiendra en dessous du seuil, il pourrait qualifier l’accaparement des terres de temporaire, visant à sécuriser une route commerciale pour le moment.
L’équation repose en partie sur l’évolution de l’équilibre des pouvoirs régionaux, qui implique principalement que la Turquie joue un rôle de plus en plus décisif dans la configuration du Caucase du Sud.
- La victoire stratégique de la Turquie en Syrie : après le changement de régime en Syrie en décembre 2024, avec la victoire des rebelles soutenus par la Turquie, Ankara a considérablement étendu son influence. La question clé est désormais de savoir si le président turc Recep Tayyip Erdogan consolidera son pouvoir en Syrie uniquement – ou s’il exploite son élan pour pousser plus loin la création d’un corridor pro-turc via Zangezur vers l’Azerbaïdjan et l’Asie centrale.
- L’alignement entre la Turquie et l’Azerbaïdjan se renforce : l’alliance stratégique entre la Turquie et l’Azerbaïdjan reste intacte, malgré le nettoyage ethnique potentiellement embarrassant des 120 000 Arméniens du Haut-Karabakh. Ankara continue de fournir une couverture diplomatique et un soutien militaire et déploiera probablement son influence en tant que membre de l’OTAN pour s’assurer que l’Azerbaïdjan ne subisse qu’une résistance occidentale minimale.
- Le retour potentiel de la Russie dans la région : une résolution potentielle de la guerre en Ukraine pourrait voir la Russie réaffirmer son influence dans le Caucase du Sud. Selon l’évolution des événements, Moscou pourrait stabiliser ou déstabiliser davantage la situation sécuritaire de l’Arménie.
- La position de l’Iran dans le Caucase du Sud : Si l’Iran s’est toujours opposé à l’expansionnisme de l’Azerbaïdjan, les récents développements ont affaibli sa capacité à contrebalancer les mouvements turcs et azerbaïdjanais. Si Téhéran est encore plus affaibli par des pressions extérieures, comme une attaque israélienne sur ses sites nucléaires, Bakou pourrait se sentir enhardi.
Quelles sont les options de l’Arménie ? Les récents efforts pour renforcer les relations entre les États-Unis et l’Arménie, notamment la Charte de partenariat stratégique du 14 janvier 2025, marquent des progrès, mais l’Arménie ne dispose toujours pas des garanties de sécurité fournies aux alliés officiels des États-Unis. Si certaines personnalités de l’administration Trump peuvent être favorables à l’Arménie, l’orientation générale de la politique étrangère sera transactionnelle. L’Arménie doit démontrer de manière proactive sa valeur stratégique pour obtenir un soutien américain à long terme.
Pour contrer les menaces de l’Azerbaïdjan, l’Arménie doit adopter une stratégie à multiples facettes :
Accélérer les réformes militaires : La modernisation de la défense, y compris les forces de défense territoriale et les solutions militaires de haute technologie, doit être une priorité absolue. Les investissements existants dans les fortifications des régions de Tavush et de Syunik doivent être accompagnés d’une meilleure coordination stratégique et de forces de réserve calquées sur Israël, qui est également un petit pays confronté à d’énormes défis.
Entreprendre efficacement le dialogue avec l’administration Trump : L’Arménie doit passer rapidement d’un « partenariat stratégique » à une alliance formelle, en tirant parti de l’alignement géopolitique et des valeurs communes pour approfondir les liens.
Renforcer les alliances avec l’UE : La France, l’Allemagne et la Grèce sont des partenaires européens clés. L’élargissement de la mission de surveillance de l’UE et l’alignement des cadres de sécurité sur les normes de l’OTAN, lorsque cela est possible, renforceront la position de l’Arménie.
Maintenir les canaux ouverts : Une résolution potentielle de la guerre en Ukraine pourrait ramener la Russie dans le Caucase du Sud. L’Arménie doit rester flexible et éviter les frictions inutiles avec Moscou et Téhéran, et également établir des relations plus solides avec l’Inde, la Chine, l’Amérique latine et les États du Moyen-Orient. L’objectif est d’éviter une dépendance totale à l’égard d’un bloc.
Résilience économique et développement de l’industrie de défense : l’Arménie doit donner la priorité au développement de sa propre industrie de défense, en réduisant sa dépendance à l’égard des fournisseurs extérieurs. Cela comprend l’investissement dans la technologie des drones, les capacités de cyberguerre et un secteur de production d’armes autosuffisant.
Contrer le discours de l’Azerbaïdjan sur les arènes internationales : les efforts diplomatiques de Bakou l’ont largement protégé des sanctions occidentales malgré son agression. L’Arménie doit lancer une campagne de sensibilisation mondiale mettant en évidence les violations des droits de l’homme de l’Azerbaïdjan et ses ambitions expansionnistes pour accroître la pression diplomatique sur Bakou.
Les deux prochaines années détermineront si le pays sécurisera sa souveraineté ou restera vulnérable aux jeux de pouvoir régionaux. Tout comme l’acte de faire défiler son flux social, « l’agression par défilement » peut sembler presque passive et n’attire pas l’attention en tant que drame à part entière. Cela est trompeur : nous nous trouvons dans un moment périlleux qui nécessite une stratégie beaucoup plus proactive que celle que nous avons connue.
Le sort de l’Arménie n’est pas seulement une préoccupation régionale – c’est un cas test pour l’avenir de l’ordre international. Si l’Azerbaïdjan réussit avec l’acceptation tacite de l’Occident, cela validera l’idée que c’est la force, et non la loi, qui détermine les frontières au XXIe siècle.
Dans la foulée de la guerre de la Russie en Ukraine, des interventions de la Turquie en Syrie et de la tendance croissante des nations à agir en toute impunité dans leurs sphères d’influence, et dans un contexte de tendance isolationniste de la politique américaine, le risque n’est rien de moins que celui d’une descente mondiale vers un monde hobbesien gouverné par la loi de la jungle.
David Akopyan a plus de 26 ans d’expérience au sein des Nations Unies, où il a servi dans 15 pays de différentes régions. Au cours de la dernière décennie de sa carrière aux Nations Unies, il a occupé des postes de direction clés en Afghanistan, en Somalie et en Syrie, notamment ceux de directeur adjoint, directeur de pays et représentant résident du Programme des Nations Unies pour le développement.
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