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Les villages frontaliers de Syunik : Agir face au péril

Les villages frontaliers de Syunik : Agir face au péril

Par Nanor Froundjian

Les forces armées azerbaïdjanaises ont ouvert le feu sur des villages arméniens dans la province de Syunik depuis le début du printemps. Parmi ces villages, on retrouve Khatsakh et Khoznavar. Depuis, la crainte a pris place dans la région. 

Un quotidien entaché par une menace continue

L'énumération de villages ciblés s’étend de plus en plus. Plus récemment, le village Movses dans la province de Tavush a également été visé par des tirs d’armes à feu, à intervalle irréguliers. 

Les frappes ont endommagé des maisons et un centre culturel. Dans au moins deux cas, une balle a percé la fenêtre vitrée d’une maison. 

Bien qu’aucune victime n’ait été rapportée, les tirs sporadiques tout au long de plusieurs nuits consécutives ont ébranlé les habitants, semant, encore une fois, l’angoisse dans les régions frontalières de l’Arménie.  

Vazgen Saghatelyan est né et a grandi à Tandzatap, dans la région de Syunik. Il fait partie des quelques habitants qui ont toujours réussi à trouver du travail dans le village. Plusieurs autres villageois ont migré vers les villes environnantes pour y trou

“La possibilité d’avoir la paix n’existe pas pour nous tant que nous ne deviendrons pas plus forts. Les Azerbaïjanais ne veulent pas la paix – la paix c’est un mensonge, surtout quand on en parle avec eux,” a dit Vazgen Saghatelyan, un habitant de Tandzatap, une bourgade située à presque 12 km de la frontière avec l'Azerbaïdjan. 

Le gouvernement arménien tempère

De son côté, le gouvernement arménien a minimisé  certains cas de tirs, disant que ceux-ci ne justifient pas une intervention, et ne constituent pas non plus une violation de l'accord de cessez-le-feu. 

Toutefois, les responsables et habitants de ces villages sont inquiets. Davit Ghulunts, chef de la communauté de Tegh, qui assure la supervision administrative de sept villages dont Khnatsakh et Khoznavar, a réagi en invitant les autorités et tous ceux qui s’interrogent sur la situation actuelle à se rendre dans les villages et se rendre compte de près l'état de fait. 

Avec une population d’environ 50 et 12 ou 13 résidences habitées, Tandzatap est un village niché dans les montagnes de la municipalité de Tatev, à Syunik. Seuls trois élèves fréquentent l’école locale

Cela fait déjà plusieurs années que les villages frontaliers de Syunik sont menacés.

En 2022, après la Seconde guerre du Haut-Karabagh, les villages Karashen et Vaghatur, situés dans la communauté de Tegh, avaient subi d’importants dégâts après des tirs ciblant des infrastructures civiles, des poteaux électriques, et du bétail. 

Malgré les attaques non provoquées, la majorité des habitants n’ont aucune envie de quitter leur terre. La plupart d’entre eux affirment qu’ils ne laissent pas la peur faire obstacle à leur vie quotidienne. 

“Nous vivons la vie comme nous l’avons toujours fait,” a dit Nara Galdunts, une habitante de Khndzoresk, un des villages frontaliers de Syunik. “On pense au danger de temps en temps, mais on aime tous notre patrie, notre terre, donc on s’empêche d’accorder trop de poids à ces pensées.” 

Galdunts gère un kiosque de souvenirs rempli de bibelots, colliers, et sachets de thé à la rose cueillis à la main dans les environs. Sa petite boutique est installée au pied des marches en colimaçon menant au pont suspendu du Hin Khndzoresk.

“Où sommes-nous tous censés aller? Nous avons tous une maison ici, notre vie est ici. Regardez comme c’est un bel endroit,” dit-elle.  

À quelques minutes de route de Khndzoresk, Hin Khndzoresk n’est plus habité. Il est souvent considéré le village troglodyte abandonné de l’Arménie et est devenu un site touristique populaire

Le ministère de la défense de l’Arménie a régulièrement réfuté les allégations de Bakou qui soutenaient que l’Arménie aurait ouvert le feu en premier sur des positions azerbaïdjanaises. 

“L’Azerbaïdjan est soumis à certaines obligations en matière de normes internationales, mais il a transgressé ces règlements plusieurs centaines de fois, voir plusieurs milliers de fois,” a dit Andranik Yeghoyan, chef du département de protection des droits des militaires et de leurs familles du bureau du défenseur des droits de l'homme de la République d'Arménie.

Tout comme Nara Galdunts, Volodya est un habitant de Khndzoresk. Pour les sept dernières années, il travaille en tant que guide et fait visiter aux touristes à cheval les églises et attractions de Hin Khndzoresk

Il explique que les tirs incessants empêchent non seulement les habitants d’exercer leur droit de vivre en toute sécurité sur leurs terres, mais qu’ils entraînent aussi des conséquences psychologiques. 

“On parle sans cesse de ces infractions. Les infractions prennent place, mais on n’y voit aucune fin,” a dit Yeghoyan. 

Efforts d’assistance sur le terrain

 Divers organisations et initiatives humanitaires, en Arménie et ailleurs, dédient leurs efforts à la fortification de ces villages frontaliers contre le danger qui guette à l’horizon.

“Nous devons nous préparer pour le pire des cas,” a déclaré Yon Nersessian, co-fondateur de Aghmoog Collective basé à Montréal. Le collectif rassemble artistes et activistes avec la mission de militer pour la cause arménienne en adoptant une approche axée davantage sur les mesures préventives. 

Actuellement, le collectif fait une levée de fonds afin de construire un bunker civil pour les habitants dans les villages frontaliers de Syunik, qui ont déjà été ciblées par les forces azerbaïdjanaises. À ce jour, Aghmoog a récolté un tiers de la somme qu’il s'était fixé, à savoir $30,000. Et il espère étendre le projet une fois cette somme atteinte. 

La visite récente de Nersessian dans les villages limitrophes du Syunik en Arménie en janvier l’a marqué d’une nouvelle manière. Face à la gravité de l’enjeu sécuritaire et aux rencontres avec les habitants en chemin, l’activiste se dit ébranlé. 

“J’ai été saisi de voir comment ils vivent au quotidien dans cette situation et comment ils trouvent le moyen de persister. Ils n’ont nulle part où aller,” a-t-il raconté. 

Quand Nersessian leur a demandé ce qu’ils faisaient en temps de guerre, ils lui avaient répondu que pour l'instant, ils ne pouvaient que se cacher dans des grottes. 

“Cela m’a déchiré le cœur, car je sais que l’Azerbaïdjan se munit en ce moment même des armes les plus sophistiquées,” a-t-il dit. 

En Europe, Charjoum, une initiative civile basée à Paris qui se consacre au soutien et à la défense de la justice en ce qui concerne les droits et enjeux des Arméniens, a également entrepris un projet similaire. 

Œuvrant en étroite collaboration avec des représentants de ces villages frontaliers, Charjoum a contribué à la construction et à l'aménagement d’une quinzaine de bunkers civils au cours des trois derniers mois, depuis que l’Azerbaïdjan à lancé les premiers tirs de cette année, en mars. 

“On sent que la situation est très tendue, on la sent. On la sent quand on rentre dans le village, parce qu'en fait on comprend déjà qu'on est vu, qu’on est observé. Il y a une certaine forme de pression,” a déclaré Taline Kochayan, membre militante de Charjoum. 

Elle admet toutefois qu’en tant qu'Arménienne de la diaspora, sa perception des choses n’équivaut pas à celle des habitants, qui vivent dans un état de vigilance perpétuel. 

“La seule chose qu'ils veulent c'est rester. Ils veulent qu'on les aide à rester, parce que si le village se vide, ça donne une opportunité en face. Donc ce qu'il faut absolument c'est préserver la vie dans ces villages,” continua-t-elle. 

Actuellement, Charjoum mène également une initiative afin de fournir aux groupes de soldats volontaires  matériel, médicaments et denrées alimentaires, et autres ressources supplémentaires pour les aider dans la préservation des lignes de front des villages. 

“C'est notre responsabilité à tous d'agir très vite,” ajouta Kochayan, rappelant l’ampleur des pertes en 2020 et 2023, soit la capitulation de l’Artsakh face à l'Azerbaïdjan et le dépeuplement forcé des Arméniens de la région qui y habitaient depuis des millénaires. 

“On n'a pas le choix que d'être mieux préparé. C'est une question vitale.”

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