Par Vartan Esenyan
Pilote et œnologue franco-arménien, Louis-Vincent (Sevak) Manoukian est une figure bien connue du monde viticole en Provence, notamment dans l’appellation réputée de Bandol.
Installé aujourd’hui en Arménie, il incarne un pont vivant entre deux traditions viticoles. Son parcours mêle rigueur scientifique et passion du terroir.
Son objectif est clair : faire connaître les cépages arméniens encore peu explorés à l’international, tout en apportant à l’Arménie les méthodes, l’expérience et l’exigence de la viticulture française. Une double mission qu’il mène avec conviction : introduire les vins arméniens dans les caves et les cartes des restaurants en France.En retour, il travaille à transmettre en Arménie l’esprit d’innovation et de précision qui caractérise les grandes régions viticoles de l’Hexagone.
“L’aviation m’a appris la rigueur, l’anticipation, le sens du détail. L’œnologie m’a offert la sensibilité, le goût du vivant, l’ancrage dans un territoire”, nous confie-t-il. Car si son itinéraire est singulier, il repose sur deux passions complémentaires : piloter et vinifier. Deux métiers où chaque décision compte, chaque geste se mesure, et où l’humilité face aux éléments est une condition de réussite.

Entre ciel et vigne, Louis-Vincent Manoukian poursuit aujourd’hui un projet ambitieux, celui de participer à l’émergence d’une viticulture arménienne moderne, enracinée dans l’histoire et tournée vers l’avenir.
Mais son ambition ne s’arrête pas à la simple transmission de savoir-faire. Il nous avoue que sa vision à long terme est de participer activement à la renaissance du vin arménien sur la scène internationale, en l’inscrivant dans une démarche à la fois durable, identitaire et tournée vers l’excellence. Convaincu que l’Arménie, berceau du vin, a un rôle culturel majeur à réaffirmer, il s’engage dans des projets de collaboration entre producteurs, chercheurs et institutions des deux pays, pour explorer l’avenir sans trahir les racines.
Dans la region du Sevan, situe dans la province du Gegharkunik, le jeune amoureux de vin ambitionne de planter, pour la toute première fois, des vignes à partir de cépages indigènes arméniens. Sur ces terres d’altitude, encore vierges de toute activité viticole, il rêve d’un nouveau terroir, un laboratoire naturel, témoin d’une viticulture durable et respectueuse de l’écosystème, mais aussi d’un renouveau symbolique pour un pays qui redécouvre, avec fierté, son patrimoine millénaire.
Mais le rêve peut parfois être anéanti par la réalité. Manoukian est inquiet face à l’impact environnemental croissant des pratiques viticoles en Arménie. Conscient des dérives possibles, il plaide pour une approche plus responsable et durable du métier.
Pour lui, tout commence par l'observation.il s’agit de comprendre en profondeur le terroir arménien, de respecter la spécificité des cépages locaux, et de préserver la biodiversité en réduisant au strict minimum l’usage d’intrants chimiques.
Mais l’enjeu ne s’arrête pas là. “Il faut transmettre”, insiste-t-il. Cela signifie former une nouvelle génération de vignerons à une viticulture régénérative, sobre et résiliente. Une attention particulière doit également être portée à la gestion de l’eau.
‘Le recyclage des eaux usées des chais est essentiel. L’eau devient une ressource rare, il faut l’utiliser intelligemment.’

Et enfin, il va falloir s’adapter constamment aux défis climatiques. Cela passe, selon Manoukian, par l’intégration maîtrisée de technologies modernes, notamment dans les systèmes d’irrigation de nouvelle génération, capables de répondre aux besoins des sols sans compromettre l’équilibre naturel.
C’est par un enchaînement de circonstances, de curiosité, et surtout, une fascination pour ce que le vin peut raconter que le jeune oenologue a plongé tête première dans la potion rouge. “Un lieu, une saison, une main humaine”,résume-t-il.
De retour d’un voyage en Arménie à l’âge de 18 ans, il cherche simplement un travail pour se stabiliser. Le hasard le conduit dans un domaine viticole varois, où il est embauché pour des tâches manuelles. Il y restera cinq ans, et gravira les échelons jusqu’au poste de chef de culture au Château l’Afrique, à Cuers. C’est là que naît sa véritable vocation. Il décide alors de reprendre ses études et obtient un BTS Viticulture-Œnologie par le biais d’une VAE, avant de poursuivre trois années de formation à l’Université de Bordeaux, où il décroche le très respecté Diplôme National d’Œnologue (DNO).
Mais au-delà du parcours académique, ce sont les rencontres humaines qui ont façonné sa vision du vin. Un homme en particulier a marqué sa trajectoire : Alain Resplendin, vigneron en Provence. “Il m’a tout appris”, affirme Manoukian. Une phrase de ce mentor reste gravée dans sa mémoire : “Un bon vin, ce n’est pas celui que tu comprends, c’est celui qui te fait te taire.” Une leçon d’humilité qui l’a accompagnée tout au long de sa carrière.
Ce même vigneron lui a aussi enseigné une vérité essentielle : “Tu ne travailles pas pour un patron, tu travailles pour toi.” Cette manière de voir le métier l’a incité à ne jamais perdre de vue l’essentiel : écouter le vin, s’adapter à lui, plutôt que de le dominer.
Le moment fondateur, celui qui confirme sa voie, survient lors de la vinification de sa toute première cuvée personnelle à Bordeaux, au Château Georges. Un projet mené de bout en bout, qui déclenche en lui une émotion difficile à décrire, mais décisive.
Plus tard, c’est en Arménie que cette passion prend une nouvelle ampleur. Dans la région de Tavush, il découvre des cépages indigènes — Lalvari, Banants, Rkaciteli — avec lesquels il contribue à la création du domaine TUS. Puis, dans les hautes altitudes du Vayots Dzor, il vinifie un Aréni Noir sans bois, en amphore traditionnelle (karas), et un Voskehat blanc intense. « Ces vins avaient l’intensité d’un poème épique », confia-t-il. C’est à ce moment qu’il comprend que le vin peut être à la fois mémoire, émotion et promesse d’avenir.
Entre Bandol, l’un des plus grands terroirs méditerranéens, et Areni, berceau ancestral du vin arménien, Manoukian tissera des liens concrets et durables.
« Des échanges de pratiques, des résidences de vignerons, des projets de co-vinification… Mais surtout, une fraternité entre deux terroirs méditerranéens, deux peuples de vin, unis par la volonté de transmettre », explique-t-il. Au cœur de cette dynamique, un projet ambitieux : la création d’une cave coopérative inspirée du modèle bandolais, pour soutenir les petits propriétaires arméniens, souvent isolés, et leur offrir un encadrement technique ainsi qu’une valorisation collective de leur production.

Dans cette relation d’échange, chaque culture viticole a quelque chose à apporter à l’autre. Pour Manoukian, l’expérience française peut aider les jeunes vignerons arméniens à mieux comprendre leur propre terroir. “Les Arméniens savent vinifier, mais ils ne soignent pas assez leurs vignobles. Le raisin est encore vu comme une matière première vendue au kilo, sans réelle stratégie qualitative.” Il souligne l’importance d’une meilleure maîtrise des rendements et de la valorisation des cépages oubliés, parfois plantés sans conscience de leur potentiel.
En retour, le savoir ancestral et la relation quasi mystique qu’entretiennent les Arméniens avec leur terre peuvent nourrir une approche plus sensible et instinctive du vin, moins formatée, plus libre. Une richesse que Manoukian entend renforcer par un projet de jumelage de formations, un programme de recherche sur les cépages résistants au changement climatique, et un réseau d’échange de savoir-faire entre les deux pays.
Mais au-delà de la technique et de l’agronomie, Louis-Vincent Manoukian voit dans le vin un langage universel. Il s’adresse même à ceux qui n’en boivent pas : “Le vin, ce n’est pas forcément une boisson. C’est un geste, une odeur, une mémoire. C’est l’histoire d’un lieu dans un verre.” Un vin se respire, s’écoute, se ressent. Il cite avec humour : “Et puis, c’est le sang du Christ !”
À la question de savoir si le vin est pour lui une boisson, un art ou une philosophie de vie, sa réponse est immédiate : « Tout cela à la fois. Le vin est un pont entre le vivant et le temps. Il nous oblige à ralentir, à ressentir, à partager. »
S’il devait faire déguster un vin arménien à une figure historique, son choix serait sans hésitation : Komitas. “Parce qu’il a su capter l’âme de l’Arménie en musique, comme un vin peut le faire en bouche. Je crois qu’il comprendrait le silence d’un bon vin.” Une déclaration qui en dit long sur la manière dont Manoukian conçoit son métier : une quête de sens, de transmission, d’émotion pure.
Parmi ses rêves encore à réaliser, celui de créer un musée vivant de la viticulture arménienne. Un lieu immersif où les visiteurs pourraient “voir, toucher, sentir, goûter, et même vendanger eux-mêmes”. Car pour lui, le vin se vit bien plus qu’il ne se consomme.
Et dans vingt ans ? “Je veux voir le vin arménien sur les cartes des grands restaurants du monde, respecté pour son identité propre. Non pas comme un petit vin exotique, mais comme une voix forte et singulière du patrimoine mondial.” Un souhait qui s’inscrit dans une vision à la fois ambitieuse et lucide.
Mais cette ambition n’efface pas une réalité plus sombre. Louis-Vincent Manoukian conclut avec gravité :
“L’Arménie est le berceau du vin. Mais avant tout, je souhaite surtout que nos voisins turcophones nous laissent vivre tranquillement sur nos terres ancestrales.”
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