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Route de Syunik et corridor de Zangezur : pourquoi la distinction est importante

Route de Syunik et corridor de Zangezur : pourquoi la distinction est importante

Par Karen Harutyunyan

Depuis la défaite de l'Arménie lors de la guerre du Karabakh en 2020, la question d'une route traversant la région de Syunik, dans le sud de l'Arménie, fait l'objet de vifs débats. Cette route vise à relier l'Azerbaïdjan continental, à l'est de l'Arménie, à son enclave du Nakhitchevan, à l'ouest de l'Arménie. L'itinéraire actuel, utilisé depuis la chute de l'URSS, traverse le nord de l'Iran.

L'idée de relier deux parties de l'Azerbaïdjan via l'Arménie a émergé début 1992, lorsque le président turc Turgut Özal a suggéré, et le diplomate américain Paul Goble a présenté, un plan d'échange territorial aux termes duquel l'Arménie obtiendrait le Haut-Karabakh ainsi que le corridor de Latchine en échange de la cession d'une bande de terre dans le district de Meghri pour relier l'Azerbaïdjan continental à son enclave du Nakhitchevan. Ce plan d'échange territorial a été rejeté par Bakou et Erevan.

Des variantes de ce concept ont refait surface à la fin des années 1990 et lors des négociations de Key West, organisées sous l'égide des États-Unis en avril 2001. Lors de ces négociations, le président azerbaïdjanais Heydar Aliev avait initialement convenu que le Haut-Karabakh, ainsi que le corridor de Latchine, passeraient sous la souveraineté de l'Arménie, tandis que l'Azerbaïdjan bénéficierait d'un passage souverain – large de 8 mètres et long de 42 kilomètres – traversant le sud de l'Arménie pour rejoindre le Nakhitchevan. Cet arrangement était conçu de manière à ce que le corridor ne rompe pas le lien de l'Arménie avec l'Iran. Pourtant, à son retour à Bakou, Aliyev a rejeté le projet. Pendant près de deux décennies, le sujet a disparu des agendas diplomatiques, jusqu'à la fin de la deuxième guerre du Karabakh en 2020.

Même si l'Arménie a perdu Haut-Karabakh suite au nettoyage ethnique de septembre 2023, et que le corridor de Latchine n'existe plus, ni sur le terrain ni dans les négociations, l'Azerbaïdjan et la Turquie continuent d'insister pour sécuriser ce qu'ils appellent le “corridor de Zanguezour.”

Le corridor évoqué par les responsables azerbaïdjanais et turcs implique un tracé sur lequel la juridiction de l'Arménie ne s'appliquerait pas, ce qui signifie que le passage reliant l'Azerbaïdjan continental au Nakhitchevan ne serait pas soumis au contrôle arménien. L'Arménie, bien qu'ouverte à l'établissement d'une telle liaison de transport, insiste sur le fait qu'elle ne cédera en aucun cas sa souveraineté sur son territoire.

Le Premier ministre arménien, Nikol Pachinian, a rejeté toute « logique de corridor » sur le territoire arménien, la jugeant inacceptable et, depuis octobre 2023, a préféré promouvoir son initiative « Carrefour de la paix », qui envisage l'ouverture de toutes les communications régionales dans le respect de la souveraineté et de l'intégrité territoriale des États.

Carte de la région après la deuxième guerre du Karabakh (International Crisis Group)

Documents de Washington et la « Voie Trump »

Le 8 août, en présence du président américain Donald Trump à Washington, l'Arménie et l'Azerbaïdjan ont paraphé l'Accord sur l'établissement de la paix et des relations interétatiques. Si sa signature est effective, cet accord deviendra le document principal du traité de paix.

Le même jour, les dirigeants arménien, azerbaïdjanais et américains ont également signé une déclaration commune sur les résultats de leur réunion à Washington.

Dans le même temps, l'Arménie et les États-Unis ont signé trois protocoles bilatéraux, dont l'un portait sur le partenariat dans le domaine du développement des capacités du projet «Carrefour de la paix ».

La réunion de Washington a également annoncé la « Voie Trump pour la paix et la prospérité internationales », ou initiative TRIPP – une proposition présidentielle américaine sur la voie à suivre par le sud de l'Arménie, avec une participation américaine (encore floue). Le protocole sur le TRIPP n'a pas été publié et de nombreux détails restent inconnus. CivilNet a adressé des demandes distinctes aux gouvernements arménien et américain pour accéder aux textes des mémorandums.

Il est clair que les États-Unis joueront un rôle dans le projet routier, même si le calendrier et le niveau de participation restent flous.

Dans son discours à Washington, le Premier ministre arménien Nikol Pachinian a souligné que « l'accord sur l'ouverture des voies de communication dans la région repose sur les principes de souveraineté, d'intégrité territoriale et de juridiction ».

Cependant, de nombreuses questions techniques restent sans réponse : par exemple, les gardes-frontières arméniens seront-ils chargés de vérifier les passeports des citoyens azerbaïdjanais et d'inspecter les marchandises azerbaïdjanaises? Comment les droits de douane seront-ils perçus? Comment la sécurité le long de la route sera-t-elle assurée?

Déclarations de Pachinian et Aliev

Quelques semaines avant la rencontre de Washington, le président azerbaïdjanais Ilham Aliev, évoquant la route traversant le territoire arménien, a déclaré : « Les marchandises et les citoyens azerbaïdjanais ne doivent pas croiser le regard des gardes-frontières arméniens ni de quiconque… » Il a également exclu toute réciprocité pour relier l’Arménie centrale à sa ville la plus méridionale, Meghri, via le Nakhitchevan : « Sur notre territoire, il n’y aura ni opérateurs extérieurs ni location.»

Après la rencontre de Washington, le 20 août, Aliev a déclaré : « En paraphant ce document, nous avons assuré une liaison terrestre avec notre région historique du Nakhitchevan » et que l’Azerbaïdjan avait « obtenu tout ce qu’il souhaitait ». Il n’a fourni aucun détail technique sur le fonctionnement de la route.

Le 18 août, dans un discours à la nation, Paschinian a réaffirmé : « Nous avons réaffirmé l’importance de débloquer les communications entre les deux pays pour le transport national, bilatéral et international, dans le respect de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et de la juridiction des États. »

La route passant par Syunik

En Union soviétique, l'Azerbaïdjan était en fait relié à son enclave du Nakhitchevan par une route et une voie ferrée longeant la rivière Araks et traversant le sud de l'Arménie. De son côté, l'Arménie reliait son district de Meghri à la ville industrielle de Kapan par des routes et des voies ferrées passant par la région azerbaïdjanaise du Nakhitchevan. Après la première guerre du Karabagh et les barrages routiers qui ont suivi au début des années 1990, ces routes sont devenues inutilisables.

Avant la prise de contrôle totale du Karabagh par l'Azerbaïdjan, le cessez-le-feu négocié par la Russie qui a mis fin à la deuxième guerre du Karabagh a établi un corridor de 5 km de large entre l'Arménie et le Karabagh, passant par le district de Latchine. De son côté, l'Arménie s'est engagée à « garantir […] la libre circulation des personnes, des véhicules et des marchandises » entre l'Azerbaïdjan continental et le Nakhitchevan. L'accord stipulait que la route serait contrôlée par les gardes-frontières russes.

Bien que le terme « corridor » ne soit pas explicitement utilisé dans la déclaration de cessez-le-feu du 9 novembre, il était évident que l’Azerbaïdjan victorieux recherchait une communication symétrique avec son enclave du Nakhitchevan, tout comme l’Arménie l’avait fait avec le Haut-Karabakh via le corridor de Latchine. Suite à l’accord du 9 novembre, les responsables azerbaïdjanais et turcs, ainsi que les médias, ont commencé à utiliser largement le terme « corridor de Zanguezour », impliquant l’exclusion de la souveraineté arménienne.

De nombreuses dispositions de la déclaration du 9 novembre n’ont pas été mises en œuvre. Comme le note l’analyste britannique Laurence Broers, « la déclaration de cessez-le-feu allait au-delà des accords classiques en incluant des mesures ambitieuses et prospectives comme l’ouverture des frontières et des voies de transit. Cependant, son format concis en neuf articles manquait de détails nécessaires, créant un décalage entre ce qu’elle prescrivait et ce qu’elle décrivait.»

L’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 et ses premiers revers sur le champ de bataille ont encouragé l’Azerbaïdjan à contester la mission de maintien de la paix russe au Haut-Karabakh. Moscou, devenu le seul médiateur après la guerre de 2020, s’est montré incapable ou peu disposé à faire pression sur l’Azerbaïdjan pour qu’il ouvre le corridor de Latchine.

Gare ferroviaire abandonnée à Meghri. Photo de Gevorg Tosunyan/CivilNet.

Le corridor de Latchine, le blocus et la chute du Karabakh

Le 12 décembre 2022, l'Azerbaïdjan a obstrué le passage du le corridor de Latchine. Ce blocus a duré environ dix mois et a culminé avec une offensive azerbaïdjanaise contre le Haut-Karabakh et le nettoyage ethnique de toute la population arménienne de la région.

Bien que le prétexte initial du blocus ait été environnemental, avec de prétendus «éco-activistes » azerbaïdjanais bloquant la route près de Chouchi, la véritable revendication de l'Azerbaïdjan était « une route/un corridor pour une route/un corridor ».

L'Arménie a imputé l'entière responsabilité de la réouverture du corridor de Latchine à la Russie. Le ministre des Affaires étrangères, Ararat Mirzoyan, a refusé de participer à une réunion à Moscou le 23 décembre 2022 avec son homologue azerbaïdjanais Jeyhun Bayramov, sous la médiation du ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, consacrée à la levée du blocus.

Même après la chute et le nettoyage ethnique du Haut-Karabakh, l'Arménie n'a pas déclaré nulle et non avenue la déclaration du 9 novembre, malgré la disparition de son élément central – le Haut-Karabakh lui-même.

Éloges et critiques

L'implication des États-Unis dans un projet d'importance régionale en Arménie réduit indirectement le risque d'une nouvelle offensive militaire azerbaïdjanaise. Cependant, la propagande officielle à Erevan et les analystes pro-gouvernementaux exagèrent son importance, suggérant qu'elle implique des garanties de sécurité complètes pour l'Arménie. En réalité, l'implication des États-Unis et les documents publiés n'impliquent aucun engagement américain en matière de sécurité.

Les paramètres techniques de la « route Trump » restent également secrets. Jusqu'à présent, il a seulement été indiqué que l'implication des États-Unis se limiterait à des entreprises privées.

Les critiques affirment qu'il s'agit essentiellement d'un corridor accordé sans contrepartie et se demandent pourquoi l'Arménie devrait même discuter d'une communication sans entrave entre l'Azerbaïdjan et le Nakhitchevan alors que le Karabakh n'existe plus.

***

On ignore encore si le mémorandum arméno-américain sur la « Voie Trump » contient des spécifications techniques ou s'il s'agit plutôt d'un document déclaratif, laissant les détails de côté pour de futures négociations. La publication du mémorandum permettrait en tout état de cause de clarifier cette question et d'autres.

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