Par Ani Paitjan
Le lancement officiel des négociations
Le 29 septembre, l’Arménie et les États-Unis ont officiellement entamé des négociations autour d’un « Accord 123 », un cadre juridique qui permettrait aux deux pays de coopérer dans le domaine de l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire. L’annonce, faite par le ministère arménien des Affaires étrangères, a suivi une visioconférence au cours de laquelle le vice-ministre Robert Abisoghomanian a souligné que l’utilisation sûre et sécurisée de l’énergie nucléaire restait l’une des priorités de l’Arménie. Il a également réaffirmé l’attachement d’Erevan aux principes du régime international de non-prolifération, présentant cette étape comme à la fois technique et politique.
Des engagements devenus concrets
Cette décision ne surgit pas de nulle part. Plus tôt dans l’année, en janvier 2025, l’Arménie et les États-Unis avaient signé une Charte de partenariat stratégique qui élargissait leur coopération à plusieurs domaines, de la sécurité à l’énergie. Dans ce cadre, la question nucléaire s’est rapidement imposée. Lorsque des protocoles d’accord ont été signés à Washington le 8 août, les deux gouvernements avaient indiqué que leur relation passerait de déclarations symboliques à des démarches tangibles. L’ouverture des discussions sur l’Accord 123 en est la preuve, car elle crée les conditions d’échanges de technologies, de données et d’expertise nucléaires, le tout sous de strictes garanties internationales.
Le défi du parc nucléaire arménien
Cette évolution revêt une importance particulière en raison de la dépendance du pays vis-à-vis de la centrale nucléaire de Metsamor, une installation soviétique qui fournit environ un tiers de l’électricité nationale. Metsamor est depuis longtemps critiquée pour sa conception et son ancienneté. Malgré des modernisations, sa licence expirera en 2036. L’Arménie devra alors choisir entre une prolongation coûteuse et contestée ou la construction d’une nouvelle centrale. Dans ce contexte, l’ouverture vers les États-Unis offre à Erevan une opportunité de diversifier ses solutions, d’accéder à des technologies plus modernes et de réfléchir à des alternatives plus sûres.
Un tournant géopolitique
Le calendrier de ces discussions s’inscrit dans un repositionnement plus large. Pendant des décennies, l’Arménie a dépendu de la Russie, notamment de Rosatom, pour le fonctionnement et l’approvisionnement en combustible de Metsamor. En engageant un dialogue nucléaire avec Washington, Erevan manifeste sa volonté de réduire cette dépendance et d’élargir son cercle de partenaires stratégiques. Cette réorientation est devenue plus nette après la guerre du Haut-Karabakh en 2023, qui a obligé le pays à réévaluer la solidité de ses alliances. En intégrant les États-Unis à un secteur aussi sensible, le gouvernement arménien envoie un signal clair de rééquilibrage de ses relations internationales.
Des obstacles techniques et politiques
La route demeure toutefois semée d’embûches. Conclure un Accord 123 est un processus long et complexe, qui peut durer plusieurs années et nécessite l’approbation du Congrès américain. L’Arménie devra prouver sa capacité à se doter d’une régulation conforme aux standards internationaux tout en assumant les coûts colossaux liés à la construction ou à la modernisation d’une centrale. À cela s’ajoute la dimension politique : la Russie suivra de près toute avancée et pourrait réagir par des pressions économiques ou diplomatiques si elle perçoit une érosion de son influence.
Un choix stratégique pour l’avenir
Le débat interne s’annonce également vif. Certains considèrent que le nucléaire est le seul moyen réaliste de garantir l’indépendance énergétique du pays, tandis que d’autres mettent en avant les risques financiers, sécuritaires et environnementaux. La coopération américaine pourrait rassurer une partie de l’opinion en renforçant la sécurité et la transparence, mais elle soulève aussi de nouvelles questions sur la dépendance vis-à-vis d’un autre partenaire et sur la soutenabilité des investissements.
Pour le gouvernement, la décision d’engager ce processus va donc bien au-delà d’un simple ajustement technique. Elle s’inscrit dans une vision stratégique qui vise à redéfinir la place de l’Arménie dans un paysage géopolitique mouvant, tout en cherchant à résoudre un problème concret et urgent : comment garantir l’approvisionnement énergétique dans les décennies à venir. Metsamor ne pourra pas fonctionner indéfiniment, et attendre la dernière minute serait dangereux. Le lancement des négociations avec Washington représente ainsi à la fois une réponse pressante à des besoins internes et un signal diplomatique fort, situant l’avenir énergétique de l’Arménie au cœur d’une reconfiguration plus large de ses alliances internationales.
Civilnet











