Par Ani Paitjan
Le Premier ministre arménien Nikol Pashinyan et le Catholicos Aram I de la Grande Maison de Cilicie ont échangé des salutations qualifiées d’« chaleureuses » par les deux parties. Ce geste, intervenu en pleine crise entre le gouvernement et le Saint-Siège d’Etchmiadzine, est interprété comme une tentative d’apaisement de la part du chef religieux.
Selon le bureau du Premier ministre, Pashinyan a reçu l’archevêque Shahan Sarkissian, représentant d’Aram I, qui lui a remis un ouvrage commémorant le trentième anniversaire de l’intronisation du Catholicos. L’archevêque a transmis les bénédictions et salutations d’Aram I, auxquelles Pashinyan a répondu par des « vœux chaleureux et sincères ».
Des arrestations qui ravivent la crise
Cette rencontre intervient après une série d’arrestations ayant visé, les 14 et 15 octobre, six prêtres du diocèse d’Aragatsotn, dont l’évêque Mkrtich Proshyan, placé en détention provisoire pour deux mois. Ces mesures font suite à une plainte pénale déposée à la suite d’accusations selon lesquelles des responsables ecclésiastiques auraient encouragé la participation à des rassemblements de l’opposition lors des législatives de 2021.
Le Saint-Siège d’Etchmiadzine dénonce une répression à caractère politique et accuse le gouvernement de porter atteinte à la liberté de l’Église.
Aram I appelle à la coopération
Dans un communiqué publié le soir du 17 octobre, le Catholicosat de la Grande Maison de Cilicie a confirmé que la démarche d’Aram I visait à apaiser la situation tout en réaffirmant sa condamnation des arrestations de religieux.
Le texte appelle à mettre fin rapidement à cette « situation malsaine entre l’État et l’Église », rappelant que « les intérêts supérieurs de la nation exigent des relations solides entre les deux piliers du peuple arménien : l’État et l’Église ».
Pour Tigrane Yegavian, analyste politique, expert du Moyen-Orient et journaliste, cette rencontre relève davantage de la coïncidence que d’une décision d’adoucir la situation entre les deux parties:
“Cette rencontre malheureusement tombe très mal. Elle est prévue depuis quelque temps puisqu' elle arrive par coïncidence dans la sillage de ses arrestations arbitraires d'évêque et de prêtres arméniens. Donc je crois que le service de presse du premier ministre s'est emparé de cette rencontre pour l'instrumentaliser et pour affaiblir davantage et diviser encore plus l'église arménienne, ce qui est un mauvais coup porté donc à l'église,” explique Yegavian.
Une relation détériorée depuis juin
La confrontation s’est accentuée au mois de juin après l’arrestation de l’homme d’affaires russo-arménien Samvel Karapetyan, connu pour son soutien à l’Église et au Catholicos Karékine II. Peu après ses déclarations publiques en faveur d’Etchmiadzine, le gouvernement avait annoncé son intention de nationaliser les Electricity Networks of Armenia (ENA), principal actif de Karapetyan dans le pays.
Cette décision, perçue comme une réponse politique, a marqué un tournant dans les relations entre l’État et le clergé. Depuis, plusieurs hauts dignitaires ecclésiastiques, dont les archevêques Mikayel Ajapahyan (Shirak) et Bagrat Galstanyan (Tavouch), critiques du gouvernement, ont également été arrêtés.
Appels à la désescalade
Le neveu de Samvel Karapetyan, Narek Karapetyan — fondateur du mouvement politique Mer Dzevov (« Notre voie ») — a affirmé sur Facebook que l’initiative d’Aram I visait à «mettre fin aux pressions exercées sur l’Église ». Il a appelé la population à ne pas percevoir la rencontre comme un compromis, mais comme une tentative de protection du clergé.
Suren Suranyants, président du parti Alternative démocratique, a salué cette démarche, estimant qu’elle constitue « un signal clair que le Catholicosat de Cilicie entend jouer un rôle actif et responsable pour surmonter la crise actuelle ».
Pourtant, selon Yegavian, le Saint-Siege d’Antelias ne peut etre percu comme mediateur entre l’Eglise et l’Etat.
“Le Saint-Siège de Cilicie est complètement indépendant du Saint-Siège d’Etchmiadzine. Mais le fait qu’il y ait une aggravation de la relation entre le gouvernement et le Saint-Siège d’Etchmiadzine ont poussé Etchmiadzine a demandé à Antelias de se ranger derrière Etchmiadzine comme s’il y avait une hiérarchie entre les deux Sièges, ce qui est faux. Ce n’est pas parce que le Catholicos a la primauté d’honneur en tant que Catholicos de tous les Arméniens qu’il est en mesure de lui dicter ses consignes.Donc, je ne crois pas qu’aujourd’hui un dialogue est possible tant que le statut de “médiateur” d'Antélias n’est pas reconnu par les deux parties belligerents. Ce qui est le principe même d’une médiation réussie. Donc, malheureusement, je ne vois pas d'avancée significative dans le sens de la mediation et du rôle d’Antelias,” analyse-t-il.
Une Église divisée mais solidaire
La Grande Maison de Cilicie fait partie des quatre sièges pontificaux de l’Église apostolique arménienne, aux côtés du Saint-Siège d’Etchmiadzine, du Patriarcat de Jérusalem et du Patriarcat de Constantinople. Lors des appels de Pashinyan à la démission du Catholicos Karékine II plus tôt cette année, les trois autres sièges, dont celui d’Aram I, avaient exprimé leur soutien à Etchmiadzine.
Alors que Pashinyan rencontrait l’archevêque Sarkissian à Erevan, les évêques réunis à Etchmiadzine publiaient une déclaration accusant directement le Premier ministre d’être responsable de la campagne menée contre l’Église.
« La pleine responsabilité de cette situation douloureuse incombe au gouvernement actuel et personnellement au Premier ministre », ont-ils écrit, dénonçant une « intolérance croissante » à l’égard du clergé.
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