Par Ani Paitjan
Le Premier ministre arménien Nikol Pashinyan a annoncé espérer une ouverture prochaine de la frontière entre l’Arménie et la Turquie, un événement inédit depuis plus de trois décennies. Derrière cette déclaration, se dessine une vaste recomposition géopolitique du Caucase.
Une frontière fermée depuis 1993
L’Arménie et la Turquie n’ont plus de relations diplomatiques depuis la guerre du Haut-Karabakh du début des années 1990. En 1993, Ankara avait fermé sa frontière terrestre avec Erevan, en solidarité avec l’Azerbaïdjan, son allié ethnique et énergétique. Depuis, seuls les échanges aériens ont été rétablis, et timidement.
Malgré plusieurs tentatives de normalisation — notamment les « protocoles de Zurich » signés en 2009 puis abandonnés — la frontière de Margara, sur la rivière Araxe, est restée close.
C’est ce verrou historique que Nikol Pashinyan espère aujourd’hui faire sauter.
Une déclaration qui surprend, depuis Tbilissi
En visite en Géorgie le 22 octobre 2025, lors du 5ᵉ Forum de la « Route de la Soie », le Premier ministre arménien a déclaré :
« Nous sommes prêts, dès aujourd’hui, à assurer le transit des camions à travers le territoire arménien, de la Turquie vers l’Azerbaïdjan et vice versa. »
À ses côtés se trouvaient ses homologues géorgien et azerbaïdjanais — un signe diplomatique fort. Pashinyan a ajouté que le dialogue « positif » avec Ankara permettait d’espérer une réouverture prochaine de la frontière arméno-turque, évoquant un itinéraire précis : Margara–Yeghegnadzor–Sisian–Goris, c’est-à-dire un corridor est-ouest traversant toute l’Arménie.
Un maillon d’un projet plus vaste : la « Route de Trump »
Ces échanges ne sont pas isolés. Erevan parle désormais ouvertement du projet appelé “Trump Route for International Peace and Prosperity” (souvent abrégé en TRIPP), un réseau d’infrastructures régionales censé relier la Turquie, l’Azerbaïdjan, l’Arménie et la Géorgie, avec à la clé des autoroutes, des voies ferrées, des gazoducs et des lignes électriques interconnectées.
« Tout cela est discuté dans le cadre du programme Route de Trump, avec la Turquie et l’Azerbaïdjan », a indiqué Pashinyan.
L’objectif est clair : transformer le Caucase du Sud, longtemps fragmenté par les conflits, en un espace de transit stratégique entre l’Europe et l’Asie.
Une paix encore fragile mais officialisée
Cette dynamique n’aurait pas été possible sans la récente déclaration de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, paraphée à Washington quelques semaines plus tôt sous l’égide des États-Unis.
Pashinyan insiste désormais sur la nécessité de « rendre cette paix institutionnelle » à travers un traité bilatéral formel.
« Nous travaillons à la signature et à la ratification de l’accord sur la paix et les relations interétatiques », a-t-il affirmé.
Pour Erevan, cette paix conditionne tout : sans stabilité, aucun projet de corridor ou d’ouverture frontalière n’a de sens.
Aliev lève les restrictions vers l’Arménie
Dans ce climat d’apaisement, le président azerbaïdjanais Ilham Aliev a lui aussi envoyé un signal : il a annoncé, lors d’une rencontre à Astana avec son homologue kazakh Kassym-Jomart Tokaïev, la levée de toutes les restrictions sur le transit de marchandises vers l’Arménie — des mesures héritées de la période de guerre.
Pashinyan y a vu un geste hautement symbolique :
« C’est une déclaration très importante, et je tiens à exprimer mon appréciation au président Aliev. Ce qui paraissait impensable il y a quelques mois devient réalité : du blé kazakh va bientôt être importé en Arménie via l’Azerbaïdjan et la Géorgie. »
Ce simple flux de céréales illustre la rapidité avec laquelle le paysage régional est en train de changer.
Entre opportunité économique et risque politique
L’ouverture de la frontière avec la Turquie — si elle se concrétise — représenterait une bouffée d’oxygène économique pour l’Arménie enclavée, privée d’accès direct aux marchés de l’Ouest.
Mais elle suscite aussi des inquiétudes politiques et identitaires : certains craignent que cette normalisation se fasse au prix d’un affaiblissement de la mémoire du génocide arménien ou d’une dépendance accrue vis-à-vis d’Ankara et de Bakou.
Pour l’instant, Nikol Pashinyan mise sur une paix « pragmatique », fondée sur les échanges économiques. Il espère transformer les routes de guerre en routes commerciales.
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