Par Ani Paitjan
Le gouvernement arménien a approuvé vendredi la construction de cinq nouveaux réservoirs d’eau, pour un coût total estimé à près de 40 milliards de drams (environ 95 millions d’euros).
Le projet a été examiné lors de la septième réunion du Comité des investissements publics, présidée par le Premier ministre Nikol Pashinyan, qui en a souligné l’importance stratégique.
Des infrastructures hydrauliques pour un pays vulnérable
L’Arménie souffre depuis plusieurs décennies d’une gestion précaire de ses ressources hydriques. Les hivers de plus en plus secs, la fonte accélérée des glaciers du Caucase et la vétusté des infrastructures héritées de l’époque soviétique ont réduit la disponibilité de l’eau dans les zones rurales.
À cela s’ajoute une surexploitation des nappes phréatiques et une irrigation souvent inefficace, avec des pertes pouvant atteindre 40 à 50 % sur certains réseaux.
Ces nouveaux réservoirs visent donc à sécuriser l’approvisionnement en eau et à soutenir l’agriculture, qui demeure un pilier de l’économie nationale, employant environ un quart de la population active.
Les cinq projets régionaux
Les réservoirs seront construits dans plusieurs régions du pays :
- Kasakh (région d’Armavir) : capacité de 10 millions m³, avec un budget de 15,4 milliards de drams. Il permettra d’irriguer plus de 5 000 hectares de terres agricoles.
- Yelpin (région de Vayots Dzor) : 0,93 million m³ pour 3,3 milliards de drams, avec une économie d’énergie annuelle de 300 000 kWh.
- Astghadzor (région de Gegharkunik) : 1,55 million m³ pour 7,5 milliards de drams, soit 740 hectares de surfaces irriguées supplémentaires.
- Artik (région de Shirak) : réhabilitation d’un réservoir de 1,47 million m³, coûtant 5,7 milliards de drams.
- Lichk (région de Syunik) : 4 millions m³ pour 11,4 milliards de drams, avec 1 500 hectares concernés et une économie d’énergie annuelle de plus de 2 millions kWh.
Au total, ces projets permettront d’accumuler 18 millions m³ d’eau, de soutenir plus de 6 000 hectares de terres agricoles et de bénéficier à environ 700 000 personnes à travers une quarantaine de communautés rurales.
L’eau, une ressource stratégique en temps de changement climatique
Pour le Premier ministre Pashinyan, la politique hydrique n’est pas seulement une question d’agriculture, mais un enjeu économique et de sécurité nationale :
« Nous ne savons pas quel sera le prix de l’eau dans dix ans, mais il est certain qu’il augmentera. Là où il est possible d’accumuler de l’eau, il faut le faire, car là où il y a de l’eau, l’activité économique suivra. »
Cette déclaration reflète une inquiétude réelle : le changement climatique accentue la pression sur les ressources naturelles, notamment dans les zones arides de l’Ararat et du Vayots Dzor, où la baisse du niveau des nappes phréatiques menace à la fois l’agriculture et l’eau potable.
Une politique de réservoirs encore inégale
Depuis l’indépendance, plusieurs projets de réservoirs sont restés inachevés ou sous-financés. Des études de la Banque mondiale et de la Banque asiatique de développement ont souligné la nécessité de moderniser le système d’irrigation arménien, souvent basé sur des canaux ouverts et des infrastructures datant des années 1970.
Sur les quelque 87 réservoirs existants, une trentaine ne fonctionnent plus ou sont partiellement utilisables.
Le gouvernement tente de relancer ce secteur par des partenariats publics-privés, et les cinq nouveaux projets approuvés s’inscrivent dans le cadre du programme de résilience hydrique 2024-2030, cofinancé par des prêts internationaux et des fonds d’État.
Enjeux économiques et géopolitiques
L’eau est également devenue un enjeu de souveraineté régionale.
Dans le sud du pays, notamment en Syunik, certaines rivières alimentent des zones proches de la frontière avec l’Azerbaïdjan. La construction du réservoir de Lichk, non loin du corridor de Goris-Kapan, revêt ainsi une dimension géopolitique : garantir l’autonomie hydrique des communautés arméniennes dans une zone frontalière sensible.
En résumé, ces cinq réservoirs ne sont pas de simples infrastructures agricoles : ils symbolisent la lutte de l’Arménie pour son autonomie hydrique, sa résilience face au changement climatique et sa stabilité économique dans un contexte régional tendu.
Mais leur succès dépendra de la transparence des appels d’offres, de la maintenance à long terme et de la capacité du gouvernement à former localement des ingénieurs et techniciens qualifiés — un défi souvent négligé.
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