Par Lia Avagyan
Ajout par Ani Paitjan
Le 2 novembre, un fait divers tragique a secoué l'Arménie. Le corps sans vie de Tigran, un petit garçon de 3 ans de la province du Gegharkunik, a été retrouvé dans une zone champêtre. Le 3 novembre, les autorités ont annoncé qu’il s’agissait d’un homicide et que le père aurait tué son enfant par strangulation.
“Le père de l’enfant a indiqué que le drame s’est produit dans le cadre d’un différend familial. À ce stade, je ne peux pas partager d’autres éléments publics,” a déclaré la ministre de l’Intérieur, Arpine Sargsyan.
En Arménie, comme partout ailleurs, les enfants sont victimes de violence domestique chaque jour. Et certains cas, comme celui de Tigran, se terminent en tragédie. La violence sur les enfants n’est pas un phénomène nouveau, mais il était tu ou ignore, car la société arménienne a longtemps estimé qu’il s’agissait de “problèmes qui ne regardent personne en dehors du noyau familial”. Cependant, depuis quelques années, ces violences deviennent de plus en plus visibles et sont de plus en plus dénoncées sur la place publique.
Selon les données du Comité d’enquête, 1 476 procédures pénales ont été ouvertes en 2024 pour des faits de violence envers des enfants, et 1 011 cas ont déjà été enregistrés au premier semestre 2025. En 2017, ce chiffre n’était que de 265. Cette progression vertigineuse ne traduit pas seulement une hausse des violences : elle reflète aussi une meilleure sensibilisation et une multiplication des signalements.
Mais derrière les statistiques, une question persiste : qu’entend-on exactement par « violence domestique envers les enfants » ? Qui en sont les responsables ? Quelle législation est aujourd’hui en vigueur et quelles en sont les causes profondes ?
Le 11 octobre, une habitante d’Erevan s’est rendue au poste de police, signalant la disparition de son fils de 12 ans, sorti de la maison le 9 octobre sans y être revenu. Après l’alerte, la police communautaire a retrouvé l’enfant. Il a déclaré avoir erré dans différents quartiers de la capitale et dormi dehors, expliquant qu’il avait fui car son père de 36 ans le battait régulièrement.
Selon Khnarik Garanfilyan, fondatrice de l’ONG Family and Community (Famille et Communauté), les parents recourent souvent à la violence faute de compétences parentales. :
« C’est un phénomène complexe et souvent latent, rarement dénoncé. Lors d’enquêtes, 70 % des parents ont reconnu frapper leurs enfants, mais à peine 4% considèrent cela comme une méthode éducative appropriée. »
Victoria Ohanyan, coordinatrice du programme Accès à la justice pour les enfants de l’UNICEF, souligne que le système était jusque-là inefficace et que l’ancienne loi comportait de nombreuses lacunes :
« Il n’y avait pas de répartition claire des responsabilités entre les niveaux administratifs, ni de procédure de signalement précise. La responsabilité principale reposait sur les chefs de communauté, qui ne sont pas des professionnels de la protection de l’enfance. Ces derniers auraient dû être soutenus par des unités spécialisées. »
Une nouvelle loi adoptée
Le 23 octobre, l’Assemblée nationale a adopté un paquet législatif modifiant le Code de la famille et la Loi sur les droits et la protection des enfants.
L’ancienne loi, adoptée en 1996, présentait de nombreuses failles. Ce nouveau cadre vise à offrir une protection systémique des droits de l’enfant.
Les principales nouveautés :
- Clarification du rôle des communautés avec l’introduction d’un travailleur social spécialisé ;
- Création d’un nouveau système de suivi et de contrôle pour la prévention et la réaction rapide ;
- Définition des compétences des gouvernorats et de la mairie d’Erevan ;
- Introduction du concept de harcèlement scolaire (bullying) et de mécanismes de prévention et d’intervention ;
- Révision périodique de tout placement alternatif d’un enfant, en tenant compte de son opinion et de son intérêt supérieur ;
- Suppression de la limite d’âge pour que l’avis de l’enfant soit pris en compte.
Pour David Tumasian, expert international en protection de l’enfance, il s’agit d’un premier pas crucial :
« Les fonctions des acteurs vont évoluer : du travailleur social communal aux agents des différents ministères, tous auront désormais l’obligation de protéger les enfants. De plus, toutes les institutions, y compris les écoles, auront le devoir de signaler tout cas suspect de maltraitance. »
L’école face à la violence
Mais qu’en est-il du rôle des établissements scolaires ? Sont-ils capables de reconnaître les signes de violence et d’agir en conséquence ?
Dans les régions, notamment dans les petits villages, le problème est encore plus visible : même lorsqu’un enfant maltraité est repéré, les enseignants ou voisins n’alertent pas toujours les autorités, car l’auteur des violences est souvent un proche, un voisin ou un ami de la famille.
Selon Lilit Mnatsakanyan, directrice du Centre républicain de pédagogie et de psychologie, des campagnes de sensibilisation sont menées dans les écoles pour informer les élèves de leurs droits et des moyens de signaler la violence :
« Les enfants peuvent s’adresser aux psychologues scolaires ou à leurs enseignants. L’essentiel est qu’ils identifient une personne de confiance. Parfois, ils se confient à leurs camarades, et cela doit aussi être pris en compte dans les procédures de signalement. »
La spécialiste insiste sur le rôle clé des services sociaux :
« Il est essentiel de vérifier comment réagissent les services sociaux et s’ils travaillent efficacement avec les familles concernées. »
Donner la parole aux enfants : un tour d’horizon mondial des dispositifs de signalement
Partout dans le monde, des initiatives émergent pour offrir aux enfants un espace sûr où briser le silence. Ces dispositifs, mis en place dans les écoles ou soutenus par des organisations internationales, visent à libérer la parole face au harcèlement, à la violence domestique, à l’inceste ou à d’autres formes d’abus. Boîtes à lettres anonymes, formulaires en ligne, applications, lignes d’écoute ou encore clubs d’élèves : les formats sont multiples, mais l’objectif reste le même — permettre aux enfants d’être entendus avant qu’il ne soit trop tard.
Les boîtes à mots : la parole déposée en silence
L’un des moyens les plus simples — et parfois les plus efficaces — consiste à offrir aux élèves la possibilité de glisser un mot discret dans une boîte installée à l’école. Cette initiative, adoptée notamment en France, permet aux enfants d’alerter sur un malaise, un harcèlement ou un abus sans craindre le regard des autres. Ces “boîtes aux mots” ont fait leur apparition dans plusieurs établissements, devenant un symbole tangible du droit de parler à son rythme.
Le numérique comme refuge
Dans d’autres pays, le signalement se digitalise. Des formulaires anonymes en ligne, des e-mails sécurisés ou des sondages confidentiels permettent aux élèves de se confier sans avoir à franchir la porte d’un bureau. L’UNICEF et plusieurs ONG de protection de l’enfance recommandent ces outils numériques, faciles à utiliser et accessibles à distance — une manière moderne de contourner la peur et la honte.
Hotlines et plateformes 24 h/24 : une oreille toujours disponible
Les mécanismes dits child-friendly complaint systems incluent souvent des numéros verts, chats en ligne ou messageries électroniques dédiés. Ces services d’urgence, parfois disponibles jour et nuit, permettent aux enfants de demander de l’aide en toute confidentialité. Soutenus par des institutions comme l’UNICEF, ils sont aujourd’hui un pilier des stratégies nationales de protection de l’enfance dans de nombreux pays.
Applications et signalement anonyme
Avec la montée du numérique, certaines écoles ont intégré des applications de signalement anonyme. Ces outils, inspirés des pratiques anglo-saxonnes, permettent de dénoncer un harcèlement, une agression ou même des pensées suicidaires. Leur force réside dans la rapidité du signalement et la possibilité d’intervenir avant que la situation ne s’aggrave.
Les clubs d’élèves : des pairs pour veiller sur les autres
Enfin, certaines écoles misent sur la solidarité entre enfants. Des clubs d’élèves ou “comités de pairs” sont formés pour repérer, écouter et orienter les camarades en détresse. Ces jeunes référents, soutenus par des organisations comme End Violence Against Children, deviennent des relais de confiance et participent à créer une culture du respect et de la vigilance au sein des établissements.
La nouvelle législation arménienne tente de bâtir un cadre plus solide pour protéger les enfants de la violence domestique. Mais entre les chiffres alarmants, la culture du silence et le manque de moyens, la loi ne sera qu’un premier pas — tout dépendra désormais de la capacité du système à la faire vivre, sur le terrain, au plus près des familles.
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