Par Ani Paitjan
Le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev a de nouveau appelé au retour des Azerbaïdjanais ethniques vers ce que Bakou considère comme leur patrie historique — c’est-à-dire le territoire de l’actuelle Arménie — tout en affirmant que les Arméniens ne devraient pas s’inquiéter d’une telle perspective.
« Les Azerbaïdjanais n’ont jamais poursuivi d’objectifs séparatistes. Au contraire, notre peuple a toujours contribué à la construction des États où il vivait, et aujourd’hui encore, les Azerbaïdjanais ne posent problème dans aucun pays et n’en poseront à aucun peuple ni État. Par conséquent, le retour des Azerbaïdjanais en Arménie contemporaine ne devrait pas effrayer le peuple ou l’État arménien », a déclaré Aliyev lors d’un discours marquant le 80ᵉ anniversaire de l’Académie nationale des sciences.
Un thème ancien réactivé
Ce discours s’inscrit dans la continuité d’une rhétorique que le pouvoir azéri développe depuis plusieurs années autour de la notion de « Communauté d’Azerbaïdjan occidental » (« Qərbi Azərbaycan icması »).
Ce mouvement, financé et coordonné par l’administration présidentielle, se présente comme une structure humanitaire œuvrant pour le « droit au retour » des Azerbaïdjanais ayant quitté l’Arménie à la fin des années 1980. Mais pour de nombreux observateurs, il s’agit avant tout d’un outil politique visant à légitimer des revendications historiques sur le territoire arménien et à maintenir la pression diplomatique sur Erevan.
Des négociations de paix sous tension
Ces propos interviennent dans un contexte délicat. Depuis la signature des accords de Washington d’août 2025 — un volet du projet régional TRIPP (Trump Route for International Peace and Prosperity) destiné à rouvrir les voies commerciales et de communication entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan — les deux pays affichent un discours de détente prudente.
Le Premier ministre arménien Nikol Pachinian insiste toutefois pour séparer la question humanitaire du retour des réfugiés des enjeux politiques, craignant qu’une telle discussion ravive les tensions ethniques et freine les progrès du processus de paix.
« Je considère cela dangereux pour la paix, car les conflits, y compris celui du Karabakh, ont souvent commencé par des questions humanitaires apparemment simples avant de se transformer en guerres prolongées », avait averti Pachinian au Parlement le 30 septembre.
Une rhétorique pacifique, mais ambivalente
Aliyev a, pour sa part, souligné que les Azerbaïdjanais reviendraient en Arménie « non pas sur des chars, mais en voitures ».
« Les institutions publiques, les organisations civiles et, bien sûr, les scientifiques doivent œuvrer dans ce sens », a-t-il ajouté.
Derrière cette formule se cache une double stratégie. En interne, elle flatte le nationalisme azéri et renforce le récit d’une nation victorieuse depuis la guerre de 2020. Sur la scène internationale, elle cherche à présenter Bakou comme un acteur pacifique, tout en normalisant l’idée d’une future présence azérie sur le sol arménien.
Les réactions à Erevan
Réagissant à ces propos, le président du Parlement arménien Alen Simonian a estimé que, bien qu’ils n’aillent pas dans le sens du processus de paix, ils ne comportaient pas de menace directe :
« Si l’on devait remonter très loin dans l’histoire, certains finiraient peut-être par trouver leur patrie dans l’Altaï », a ironisé Simonian, en référence à la théorie selon laquelle les peuples turcophones seraient originaires de la région de l’Altaï, en Russie.
Proche allié de Pachinian, Simonian a aussi relativisé les craintes d’une escalade :
« Je ne vois rien dans ses propos qui évoque une conquête. Au contraire, il parle de revenir en voitures, pas en chars. J’interprète cela comme la volonté d’exclure la guerre. »
Le ministre de la Défense Souren Papikian a noté, pour sa part, un changement de ton perceptible du côté de Bakou depuis les accords de Washington — un apaisement visible aussi le long de la frontière :
« Lorsque nous parlons de paix concrète, ce n’est pas une invention, c’est une réalité », a-t-il déclaré.
La bataille des cartes et des récits
Dans son discours, Aliyev a également qualifié la victoire azerbaïdjanaise de 2020 de « brillante, complète et absolue », tout en accusant l’Arménie et sa diaspora d’avoir « déformé notre histoire pendant des années ».
« Cette propagande continue. Nous devons la contrer par nos vérités scientifiques », a-t-il ajouté, reprenant la thèse selon laquelle la plupart des toponymes de l’actuelle Arménie seraient d’origine azerbaïdjanaise.
Il a ainsi cité les cartes impériales russes du début du XXᵉ siècle, affirmant qu’elles prouvent la présence ancienne d’Azerbaïdjanais sur ces terres.
« Le lac Sevan n’existait pas – il s’appelait Goycha. Ces cartes montrent la vérité historique », a-t-il insisté.
Mais à Erevan, ces arguments sont perçus comme une tentative de réécriture du passé. Les autorités arméniennes rappellent que de telles affirmations ont déjà été démenties à plusieurs reprises et qu’elles visent à façonner un nouveau narratif post-guerre, centré sur la légitimité historique de l’Azerbaïdjan dans le Caucase.
Un récit national au service d’une stratégie régionale
Les observateurs notent que ce type de discours sert plusieurs objectifs pour Bakou :
Préparer l’opinion publique à une nouvelle étape de coopération régionale tout en consolidant le sentiment de victoire.
Mettre la pression sur Erevan, alors que l’Arménie tente de se rapprocher de l’Union européenne et de réduire sa dépendance vis-à-vis de la Russie.
Redéfinir symboliquement les frontières culturelles du Caucase, dans une logique de puissance douce.
En exhortant les chercheurs à « glorifier l’histoire de l’Azerbaïdjan », Aliyev cherche à institutionnaliser cette vision dans les milieux académiques et médiatiques.
Une guerre des récits plus que des chars
Ainsi, au-delà de la rhétorique de paix, les propos d’Ilham Aliyev traduisent une bataille idéologique qui se joue désormais sur le terrain de l’histoire et de la mémoire.
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