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Trois visions, une fracture : Pachinian, Kotcharian et Sargsyan ravivent la guerre des récits

Trois visions, une fracture : Pachinian, Kotcharian et Sargsyan ravivent la guerre des récits

Par Ani Paitjan

Septembre 2020 reste une cicatrice ouverte. Cinq ans plus tard, les anciens et l’actuel dirigeants de l’Arménie se livrent à une guerre de mots qui révèle, au-delà des rancunes politiques, deux visions irréconciliables de l’État arménien et de son avenir après la défaite du Karabakh. Nikol Pachinian, Robert Kotcharian et Serge Sargsyan s’accusent mutuellement d’avoir trahi, affaibli ou compromis la nation. Mais derrière les échanges, une question domine : comment l’Arménie en est-elle arrivée là — et comment peut-elle se relever ?

Le feu de la guerre, rallumé par les mots

Tout est reparti d’une interview fleuve de Serge Sargsyan début novembre. Sept heures d’échanges où le troisième président, resté discret depuis 2020, a livré sa version des faits : une Arménie affaiblie par le gouvernement Pachinian, une armée désorganisée, et un Premier ministre qui aurait « détruit le système de défense nationale » en deux ans.
Le lendemain, Nikol Pachinian a riposté sur les réseaux sociaux avec une série de messages et de vidéos. Ironique, cinglant, il a affirmé que le système antiaérien légué par ses prédécesseurs n’était rien d’autre que de la « ferraille » :

« Votre défense aérienne était du métal usé. Littéralement. »

Pachinian accuse les anciens dirigeants d’avoir maintenu l’Arménie sous la dépendance d’« alliés » — comprendre la Russie — qui refusaient toute modernisation des équipements militaires.

Kotcharian : « Ce n’est pas la paix »

De son côté, Robert Kotcharian a pris la parole à la télévision pour rejeter la « thèse de la paix » que prône aujourd’hui le gouvernement. Pour lui, l’accord trilatéral du 9 novembre 2020 représentait encore une chance de sauver l’Artsakh.

« Il fallait s’y accrocher et tout faire pour le mettre en œuvre. »

Il affirme qu’avant même la guerre, tout était « préparé pour la provoquer », accusant Pachinian d’avoir rompu les négociations, humilié la hiérarchie militaire et détérioré les liens avec Moscou.
Kotcharian dit avoir tenté, pendant le conflit, de convaincre les dirigeants du Karabakh de négocier un cessez-le-feu. Selon lui, le refus de Pachinian d’accepter la proposition russe des 18-19 octobre 2020 a coûté 2 500 vies supplémentaires.

Son verdict est sans appel :

« Ce que nous vivons aujourd’hui n’est pas la paix. C’est la dépendance à la volonté d’Aliyev. »

Kotcharian propose la signature d’un accord de garanties internationales — États-Unis, Russie et Chine — pour rendre toute paix crédible.

Pachinian : « Ils voulaient raccourcir la laisse »

Face à ces attaques, Nikol Pachinian a publié une série de réponses, alternant entre l’ironie et l’accusation directe. Selon lui, les discours des anciens présidents ne font que révéler le cynisme du système ancien, où la question du Karabakh servait de prétexte pour maintenir l’Arménie sous contrôle.

« La question du Karabakh était entre les mains de forces qui s’en servaient comme d’une laisse pour attacher l’Arménie au premier arbre venu », a-t-il écrit.

Il estime que les « droits des peuples » et la « justice historique » n’étaient que des masques pour cacher un objectif : raccourcir la laisse et maintenir le pays dépendant, y compris par les négociations et les promesses de paix.
Pachinian affirme que le but ultime de ce processus était clair :

« Mettre fin à la souveraineté de l’Arménie. Le conflit du Karabakh devait se conclure par la perte de notre État. »

Les récits d’une défaite

Les trois hommes parlent d’une même guerre, mais avec des grilles de lecture opposées.

  • Pour Kotcharian, Pachinian est responsable de la perte du Karabakh et de la rupture avec la Russie.
  • Pour Sargsyan, le gouvernement actuel a dilapidé un système militaire déjà fragile mais fonctionnel.
  • Pour Pachinian, au contraire, la guerre a été l’héritage d’un État faible, miné par des décennies de corruption et d’illusions entretenues par ses prédécesseurs.

Même le débat sur la possibilité d’éviter la guerre divise : Pachinian assure qu’un compromis n’était possible qu’en reconnaissant le Karabakh comme partie de l’Azerbaïdjan — ce qu’il jugeait « inacceptable » à l’époque. Kotcharian, lui, soutient qu’un accord basé sur les principes de Madrid restait atteignable jusqu’en 2019.

Une bataille pour la mémoire

Au-delà des faits, c’est la bataille du récit qui se joue. Pachinian annonce la publication prochaine des documents de négociation, promettant de « révéler ce que chacun proposait réellement ».
Il invite même ses prédécesseurs à un débat public en direct, tandis que Kotcharian répond qu’il ne croit à aucune paix « sans garanties concrètes ».

Sargsyan, plus discret, continue d’intervenir à travers des entretiens, défendant sa ligne historique et accusant le gouvernement d’avoir perdu le seul avantage stratégique de l’Arménie : la dissuasion.

Une paix encore introuvable

Aujourd’hui, l’Arménie se trouve au croisement de ces trois récits. L’un appelle à la transparence totale, l’autre à la restauration d’un équilibre géopolitique perdu, le troisième au retour d’une diplomatie « réaliste » appuyée sur les grandes puissances.

Mais une phrase, prononcée par Kotcharian, résume sans doute le fond du malaise :

« Ce n’est pas la paix, parce qu’elle dépend de la volonté d’un seul homme. »

Et une autre, de Pachinian, lui répond, comme un écho amer :

« La guerre du Karabakh n’a jamais été une question de territoire. C’était une question d’État. »

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