Les travaux de modernisation de l’armement des forces armées arméniennes se poursuivent activement. C’est ce qu’a déclaré le ministre de la Défense, Souren Papikyan, depuis la tribune du Parlement, soulignant que cette dynamique s’inscrit dans une stratégie plus large de refonte du système de défense nationale.
« L’élargissement des relations de coopération militaro-technique et la diversification des armements constituent l’une des principales orientations de notre architecture de sécurité. C’est dans cette logique que nous poursuivons nos efforts, en collaborant avec de nouveaux partenaires », a-t-il affirmé.
Une modernisation accélérée depuis 2020
Depuis la guerre de 2020 au Haut-Karabakh, l’Arménie a profondément réévalué ses besoins en matière de défense. Les pertes subies lors du conflit ont mis en lumière la dépendance excessive du pays à l’égard d’un nombre limité de fournisseurs d’armes, principalement la Russie, ainsi que le manque de modernisation de certains équipements.
Face à cela, Erevan s’est fixé un double objectif : diversifier ses sources d’approvisionnement et renforcer son industrie de défense nationale.
Ces deux axes se traduisent par la signature d’accords avec de nouveaux partenaires internationaux — notamment la France, l’Inde et plusieurs pays européens — pour l’achat de systèmes radar, de véhicules blindés, de drones de reconnaissance et de moyens de défense aérienne.
Selon les informations disponibles, l’Arménie a déjà acquis auprès de l’Inde des systèmes d’artillerie Pinaka et envisage l’achat de missiles sol-air Akash. Du côté européen, la coopération avec la France s’est concrétisée par la livraison de radars Thales Ground Master 200 et d’équipements de défense antiaérienne.
Ces nouvelles collaborations marquent un tournant majeur : l’Arménie cherche désormais à réduire sa dépendance vis-à-vis de Moscou, son partenaire historique, tout en se rapprochant des standards de l’OTAN.
Une industrie de défense nationale en plein essor
Évoquant la coopération avec l’industrie de défense locale, Souren Papikyan a précisé :
« En 2022, nous avions signé des contrats pour un montant de 5,5 milliards de drams avec le secteur de la défense nationale. Grâce aux contrats triennaux conclus par la suite, ce chiffre atteint aujourd’hui 171 milliards de drams. »
Cette hausse spectaculaire reflète la volonté du gouvernement de stimuler la production nationale d’armements et de technologies de défense. Plusieurs entreprises locales développent aujourd’hui des drones, des munitions de précision et des véhicules terrestres.
Le ministère soutient également la recherche et le développement dans le domaine des systèmes de communication sécurisés et de la guerre électronique.
Un budget de défense en forte hausse
La veille, le 11 novembre, Papikyan avait indiqué à l’Assemblée nationale que les dépenses de défense avaient considérablement augmenté depuis 2023.
« Des dépenses sans précédent ont été effectuées et continueront de l’être », a-t-il déclaré, précisant que ces fonds renforcent à la fois les capacités opérationnelles du ministère et le statut social des militaires.
Le budget de la défense pour 2025 s’élève à 743 milliards de drams (environ 1,8 milliard de dollars), soit une augmentation de plus de 30 % par rapport à 2024. Il représente près de 18% des dépenses publiques totales, un niveau jamais atteint depuis l’indépendance du pays.
Selon le ministre, le déséquilibre apparent entre les budgets 2025 et 2026 est planifié :
« Nous avons choisi d’effectuer dès 2025 certaines dépenses prévues pour l’avenir. À première vue, cela peut sembler une rupture, mais ce n’est pas anormal », a-t-il expliqué.
En comparaison, le budget militaire de l’Azerbaïdjan pour 2025 est estimé à environ 5 milliards de dollars, soit presque trois fois supérieur à celui de l’Arménie, selon CivilNet et l’APRI Institute. Ce chiffre marque un record pour Bakou, qui consacre une part croissante de ses revenus énergétiques à la défense.
Depuis 2020, les dépenses militaires azerbaïdjanaises ont plus que doublé, traduisant une volonté de maintenir une supériorité technologique et stratégique régionale.
Ce contraste souligne l’écart de moyens entre les deux pays et accentue la pression sur Erevan pour maximiser l’efficacité et la transparence de ses propres investissements militaires.
Une armée tournée vers la défense du territoire
Papikyan a insisté sur la vocation strictement défensive des forces armées :
« L’Arménie utilisera ses armements et son armée dans un seul but : défendre l’intégrité territoriale et la souveraineté de la République d’Arménie. »
Dans le contexte actuel de tensions avec l’Azerbaïdjan, notamment autour de la démarcation des frontières et des discussions de paix encore fragiles, Erevan cherche à consolider un modèle de défense autonome capable de dissuader toute agression.
Le ministre a ajouté que les citoyens peuvent former des groupes et adresser une demande écrite au ministère de la Défense afin de se rendre sur place et découvrir les nouveaux équipements et armements de l’armée — une mesure visant à renforcer la transparence et la confiance du public.
Le militaire en mutation
La modernisation de l’armée arménienne ne se limite pas à l’achat d’armes. Elle inclut aussi une réforme structurelle :
- la professionnalisation du corps des officiers,
- la modernisation de la formation militaire,
- l’introduction de technologies numériques pour le commandement et le renseignement,
- et une meilleure intégration des femmes dans certains corps techniques.
Ces réformes visent à transformer les forces armées en une institution plus technologique, réactive et interopérable avec ses alliés.
Comment ces réformes sont-elles perçues ?
Dans la société : soutien prudent et attentes fortes
Une large partie de la société arménienne voit dans cette modernisation un impératif historique. Après les défaites de 2020 et 2022, l’opinion publique soutient l’idée que seule une armée modernisée peut garantir la survie de l’État.
Les mesures sociales — augmentation des soldes, amélioration des logements et soins — ont aussi contribué à restaurer partiellement la confiance envers le ministère de la Défense.
Mais le scepticisme reste présent. Certains observateurs craignent que les anciennes faiblesses structurelles — bureaucratie, lenteur administrative, corruption — ne freinent la mise en œuvre réelle des réformes. Comme le souligne l’analyste et journaliste Tigran Yegavian,
« La modernisation ne se joue pas seulement sur les chiffres du budget, mais sur la culture du commandement et la capacité à innover dans un système encore marqué par des réflexes soviétiques. »
Dans l’armée : un changement générationnel en cours
Les jeunes officiers formés ces dernières années, souvent à l’étranger (France, Grèce, Inde, Lituanie), incarnent une nouvelle génération de cadres plus techniques et plus ouverts. Ils perçoivent les réformes comme une opportunité de rompre avec les pratiques anciennes.
À l’inverse, certains hauts gradés issus des anciennes écoles militaires restent réticents, craignant une perte de cohésion interne ou une dépendance excessive aux partenaires étrangers. Le ministère tente d’y répondre par des formations continues et des programmes de transition destinés à harmoniser les compétences et à consolider la culture institutionnelle.
À l’étranger : entre approbation et prudence
Les partenaires occidentaux, notamment la France, l’Inde et la Grèce, saluent les réformes comme un pas vers une souveraineté stratégique renforcée.
Mais cette réorientation est observée de près à Moscou : la Russie, principal fournisseur d’armes de l’Arménie pendant des décennies, perçoit ce rééquilibrage comme un glissement géopolitique. Des experts du think tank russe Valdaï Club estiment que « la diversification de l’armement arménien pourrait affaiblir l’interopérabilité des systèmes hérités de l’ex-URSS ».
Malgré tout, Erevan maintient un ton pragmatique : sa stratégie repose sur la complémentarité des partenariats, sans rupture frontale. Comme le résume un chercheur du Centre d’études stratégiques d’Erevan :
« L’Arménie ne cherche pas à choisir un camp, mais à assurer sa survie dans un environnement où l’équilibre des forces change chaque année. »
Une transition sous surveillance
Les réformes de l’armée arménienne sont perçues comme indispensables, mais encore fragiles. Leur réussite dépendra de la capacité du gouvernement à concilier ambition technologique, rigueur budgétaire et transparence institutionnelle.
Ou, pour reprendre les mots de l’expert militaire Leonid Nersisyan:
« La vraie modernisation ne se mesure pas aux drones ou aux radars, mais à la manière dont un pays forme ses soldats à penser différemment. »
Civilnet











