Par Ani Paitjan
La Commission de régulation des services publics a décidé, à la majorité des voix, de suspendre la licence d’exploitation de la société “Réseaux électriques d’Arménie” (ENA), marquant une nouvelle étape dans la nationalisation de l’entreprise.
Après trois jours de délibération, les régulateurs ont estimé que l’entreprise, propriété du groupe Tashir Capital de l’homme d’affaires Samvel Karapetyan, avait enfreint plusieurs dispositions de la loi sur l’énergie.
Mais au-delà du dossier technique, cette décision s’inscrit dans une recomposition politique et économique profonde du pouvoir en Arménie.
Une panne technique devenue affaire d’État
Selon le rapport du régulateur, la décision repose sur un incident survenu en janvier 2025 :
le système automatisé de comptabilisation de l’électricité de l’ENA serait tombé en panne, entraînant la perte de données enregistrées depuis 2018.
Le gestionnaire temporaire de l’entreprise, Romanos Petrosyan, nommé par le gouvernement, a indiqué que cette défaillance révélait “des risques graves pour la sécurité du réseau et la transparence du système énergétique”.
Ses rapports, transmis à la Commission en juillet, ont servi de base à la procédure de révocation de licence.
Mais pour beaucoup d’observateurs, cette justification technique n’explique pas à elle seule la brutalité du tournant politique qui a suivi.
L’objectif du gouvernement : reprendre le contrôle d’un secteur vital
Pour le Premier ministre Nikol Pachinian, la nationalisation de l’ENA n’est pas une sanction mais une mesure de souveraineté énergétique.
Le gouvernement affirme vouloir “garantir la sécurité nationale, la fiabilité du réseau et la transparence du secteur”, un domaine jugé stratégique au même titre que la défense ou les télécommunications.
L’ENA, qui alimente tout le pays, représente un levier clé de la stabilité sociale et économique.
Dans un contexte d’inflation et d’inégalités croissantes, reprendre la main sur la distribution d’électricité permet au gouvernement de mieux contrôler les tarifs et d’éviter des hausses impopulaires.
À long terme, Erevan dit vouloir “rendre le système plus équitable et plus écologique”, notamment via des investissements publics dans les énergies renouvelables.
En filigrane, cette décision traduit une vision centralisatrice du pouvoir actuel : un État fort, capable de protéger les intérêts nationaux face aux élites économiques ou aux pressions extérieures — une orientation qui séduit une partie de l’opinion, lassée des inégalités héritées de la période oligarchique.
Un contexte politique explosif
L’affaire survient après plusieurs semaines de tension entre le gouvernement et Samvel Karapetyan, milliardaire d’origine arménienne basé à Moscou.
En juin, ce dernier avait ouvertement critiqué le pouvoir pour sa politique jugée hostile à l’Église apostolique arménienne et au Catholicos de tous les Arméniens.
Le 18 juin, il était arrêté à Erevan, tandis que le Premier ministre annonçait dans la foulée la nationalisation de l’ENA.
Trois semaines plus tard, le Parlement adoptait la loi en deuxième lecture.
Pour le pouvoir, cette séquence illustre la fin du règne des oligarques et l’affirmation d’un État “libéré des influences russes”.
Pour ses détracteurs, elle révèle plutôt une dérive autoritaire, où justice, régulateur et exécutif agissent de concert pour écarter un acteur devenu gênant.
Les critiques : entre soupçon politique et inquiétude économique
L’opposition et plusieurs ONG ont rapidement dénoncé une instrumentalisation politique de la régulation économique.
Selon eux, le dossier technique de l’ENA a servi de prétexte pour éliminer un adversaire symbolique.
La députée Anahit Bakhshyan, du parti République, a résumé la crainte partagée par une partie de la société civile :
“Aujourd’hui, c’est l’ENA. Demain, ce sera peut-être une banque ou un média. Ce pouvoir se croit propriétaire de tout ce qui bouge.”
Des organisations comme Transparency International Armenia ont aussi mis en avant les risques pour la sécurité juridique.
Le processus de nationalisation, mené en quelques semaines seulement, s’est accompagné de modifications légales accélérées, sans véritable débat parlementaire.
Les économistes mettent en garde
Les critiques ne viennent pas seulement du camp politique.
Plusieurs experts en énergie ont rappelé que la privatisation de l’ENA en 2015, bien que controversée, avait permis une modernisation partielle du réseau, des investissements étrangers, et une meilleure efficacité opérationnelle.
Un retour sous contrôle étatique pourrait, selon eux, ralentir les investissements et décourager les partenaires étrangers.
Le Centre pour les études économiques d’Erevan a publié une note au ton sévère :
“Quand un gouvernement nationalise sans consultation publique ni garantie judiciaire, il envoie un message simple : le droit de propriété n’est pas sacré.”
L’Union européenne a, de son côté, appelé Erevan à “préserver un cadre économique stable et prévisible pour les investisseurs”, sans mentionner directement l’affaire.
La Russie, elle, a choisi le silence, tout en laissant ses médias parler d’une “purge anti-russe”.
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