Par Martina Sanna
Le réservoir d’Akhourian se trouve le long de la frontière fermée entre l’Arménie et la Turquie. Depuis le côté arménien, on peut apercevoir, juste au-delà de l’eau, une mosquée entourée d’un groupe de petits villages turcs. Une vision qui rappelle que l’eau n’est pas la seule chose qui sépare ces deux terres.
Un accord interétatique existe depuis plus de 60 ans afin de garantir une répartition équitable des ressources en eau issues d’Akhourian entre la Turquie et l’Arménie. Pourtant, même si un consensus a été trouvé sur la quantité d’eau partagée, d’autres questions majeures, comme celle de la qualité de l’eau, restent non résolues.
Un problème de qualité de l’eau
Le réservoir Akhourian-Arpaçai a été construit dans le cadre d’un accord intergouvernemental entre l’URSS et la Turquie signé en 1963, dans le but d’ériger un barrage sur la rivière Akhourian et de détourner les eaux de quatre rivières vers un bassin commun destiné à l’irrigation. Après l’indépendance de l’Arménie en 1991, le réservoir a continué de fonctionner selon les termes de cet accord, établissant une répartition égale des ressources.
Mais selon les habitants qui utilisent ce système d’irrigation, le problème n’est pas la quantité d’eau reçue, mais sa qualité.
Garabet Kazanjian, professeur et chercheur au Centre Acopian pour l’Environnement de l’Université Américaine d’Arménie, affirme que la question a été soulevée auprès des autorités à plusieurs reprises ces dernières années.
« Nous avons discuté avec les communautés proches de la rivière Akhourian : beaucoup d’eaux usées provenant de ces villes et villages sont rejetées dans le fleuve sans traitement adéquat. Les habitants se plaignent constamment de l’odeur des eaux », explique Kazanjian à CivilNet. « On n’en parle pas beaucoup, mais au-delà de la quantité, nous faisons face à de graves problèmes liés à la qualité de l’eau. »
Selon un rapport publié en 2009 par l’Institute of War and Peace Reporting, des métaux lourds et des produits toxiques ont été détectés dans le bassin.
Ces substances, appelées « polluants persistants », ne se décomposent pas avec le temps comme les déchets organiques. Elles restent dans l’eau et, si celle-ci est utilisée pour l’irrigation, contaminent les sols et les cultures qui y poussent. Selon le type de polluant et sa concentration, les risques pour la santé peuvent être sérieux.
Les auteurs du rapport soulignent également que sans coopération entre scientifiques turcs et arméniens, aucune amélioration ne peut être envisagée, car chaque pays ignore les types de contaminants provenant de l’autre côté.
De plus, même en cas de coopération, Kazanjian précise qu’aucune analyse approfondie n’est menée aujourd’hui au niveau institutionnel, car il n’existe en Arménie aucune norme ni règlement obligatoire concernant l’eau d’irrigation.
« Les différents organismes étatiques hésitent à introduire de telles réglementations », poursuit-il. « Le gouvernement n’a pas encore construit les infrastructures nécessaires pour traiter les eaux usées, donc il n’existe aucune base pour soutenir ce type de législation. »
Un besoin urgent de rénovation
Au-delà des questions de pollution, de nombreux experts alertent depuis plusieurs années sur la diminution des réserves disponibles dans le bassin d’Akhourian. Selon Kazanjian, cette baisse pourrait intensifier la concentration des polluants dans l’eau.
Une des principales causes identifiées est la dégradation des infrastructures, au point que certains districts autrefois approvisionnés ont complètement perdu l’accès au réservoir.
C’est le cas de plusieurs villages dans la région de Shirak où, à l’époque soviétique, une station servait à pomper l’eau jusqu’aux collines pour irriguer les terres.
« Après l’effondrement de l’URSS, les habitants ont démonté ce qui restait : bâtiments, entrepôts, tuyaux d’irrigation », raconte Vahan Tumasyan, habitant du village de Bagravan, situé à moins de 10 km du réservoir.
Comme beaucoup d’autres agriculteurs, Tumasyan cultive blé et persil en utilisant son eau potable et les pluies occasionnelles.
« Si l’Union soviétique ne s’était pas effondrée, vous seriez assis aujourd’hui dans une grande forêt », plaisante-t-il.

Pour le professeur Kazanjian, la mise en place de systèmes de filtration capables d’absorber les métaux lourds constitue aujourd’hui le besoin le plus urgent.
« L’eau n’est traitée d’aucune manière », explique-t-il. « Si l’on repère une pollution inorganique provenant d’industries, de Gyumri, s’il y a des sels acides, des métaux lourds, cela devient problématique pour l’irrigation. »
Kazanjian rappelle enfin que des normes de qualité de l’eau sont prévues dans l’Accord global et renforcé de partenariat (CEPA) signé en 2021 entre l’Arménie et l’Union européenne. L’Arménie s’y engage à financer des infrastructures et des technologies liées à la gestion et à la qualité de l’eau.
« Malheureusement, je ne vois pas de mesures concrètes pour l’instant », regrette-t-il. «Cela demande des années. Il ne s’agit pas seulement de construire une station de traitement : il faut former du personnel qualifié. Il faut commencer maintenant. Nous sommes déjà en retard. »
Civilnet











