Par Ani Paitjan
L’Arménie a été élue, pour la première fois, au Comité du patrimoine mondial de l’UNESCO. Le scrutin s’est déroulé le 24 novembre au siège parisien de l’organisation, lors de la 25ᵉ session de l’Assemblée générale des États parties à la Convention sur la protection du patrimoine mondial culturel et naturel. Avec 105 voix sur 161, l’Arménie arrive en tête des pays candidats, un score salué par le ministère arménien des Affaires étrangères comme le signe d’«une confiance élevée de la communauté internationale» dans les politiques patrimoniales du pays.
L’Azerbaïdjan a également décroché un siège, obtenant 92 voix sur 160. Les deux États caucasiens siègeront donc ensemble au sein du même organe décisionnel chargé d’inscrire, surveiller et protéger les sites classés au patrimoine mondial. Une cohabitation qui n’est pas dénuée de tensions, compte tenu des différends historiques et diplomatiques entre les deux pays autour du patrimoine culturel, notamment celui d’origine arménienne.
L’UNESCO, arbitre mondial du patrimoine… et scène politique
Créée en 1945 après la Seconde Guerre mondiale, l’UNESCO (Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture) s’est donné pour mission de préserver les biens naturels et culturels considérés comme ayant une valeur universelle. Son Comité du patrimoine mondial joue un rôle clé : il décide des inscriptions, supervise la conservation des sites et peut aussi inscrire des lieux en péril. En théorie, ce comité fonctionne uniquement selon des critères scientifiques et patrimoniaux. En pratique, c’est aussi une arène diplomatique où intérêts nationaux, stratégies d’influence et batailles narratives se croisent.
Des polémiques autour de l’Azerbaïdjan : culture globale, patrimoine local effacé ?
L’élection de l’Azerbaïdjan ne passe pas inaperçue. Le pays a marqué les dernières décennies par une stratégie d’influence culturelle ambitieuse, tout en étant accusé par des organisations de défense du patrimoine d’effacer ou d’altérer des traces culturelles arméniennes dans les régions historiquement habitées par des Arméniens.
Ces controverses sont apparues au grand jour dès le milieu des années 2000, lorsque Mehriban Aliyeva, alors première dame d’Azerbaïdjan, a été nommée ambassadrice de bonne volonté de l’UNESCO (2004). Cette nomination s’est accompagnée d’accusations relayées par plusieurs médias internationaux et ONG, dénonçant un possible « diplomatie du lobbying » visant à améliorer l’image du régime azerbaïdjanais auprès des institutions culturelles internationales.
Certaines enquêtes journalistiques européennes ont également évoqué des soupçons de financement opaque, pointant notamment le fait que le gouvernement azerbaïdjanais aurait accordé des dons importants à des programmes culturels soutenus par l’UNESCO. Des observateurs ont alors accusé l’organisation, et en particulier sa direction de l’époque, d’avoir fermé les yeux sur la destruction de patrimoine arménien — notamment au Nakhitchevan — afin de préserver des liens privilégiés avec Bakou. La présidente de l’UNESCO à cette période, Koichiro Matsuura puis Irina Bokova (qui a étendu cette relation), ont fait face à des critiques publiques accusant l’organisation d’un manque de transparence et de complaisance diplomatique.
L’épisode le plus emblématique reste celui du cimetière médiéval arménien de Djoulfa, détruit entre 1998 et 2005. Malgré des alertes répétées d’experts et d’historiens, l’UNESCO n’a jamais pu envoyer de mission sur place, l’Azerbaïdjan refusant d’accorder l’accès au site. Ce silence a alimenté l’idée que l’organisation avait été « neutralisée » par des intérêts politiques et financiers.
Effacement du patrimoine au Haut-Karabakh : monastères «réinventés», traces gommées
Depuis la reprise totale du Haut-Karabakh par l’Azerbaïdjan en 2023, le sort des monuments arméniens est devenu une question centrale pour la communauté internationale du patrimoine. Le territoire compte des centaines d’églises, monastères, khatchkars (stèles sculptées) et cimetières médiévaux, considérés comme l’un des noyaux historiques de la culture arménienne. Leur avenir suscite aujourd’hui de fortes inquiétudes, alimentées par des précédents dans d’autres régions sous contrôle azerbaïdjanais.
Plusieurs organisations — dont Caucasus Heritage Watch (université Cornell), l’OCCRP, ainsi que des réseaux d’historiens du patrimoine — alertent sur une stratégie progressive de réécriture culturelle, souvent justifiée par Bakou sous l’appellation de « restauration », « réhabilitation » ou « réappropriation nationale ». L’objectif, selon ces chercheurs, serait d’intégrer les monuments arméniens dans une narration azerbaïdjanaise, parfois en les présentant comme « caucaso-albanais », héritage d’une civilisation ancienne réinterprétée pour les détacher de leur origine arménienne.
L’un des exemples les plus commentés est celui du monastère de Dadivank (9ᵉ-13ᵉ siècle). Après la guerre de 2020, la protection du site a été temporairement confiée aux forces de maintien de la paix russes. Depuis leur retrait, aucun accès international indépendant n’y est autorisé. Les inscriptions arméniennes du monastère seraient partiellement cachées ou nettoyées, selon plusieurs analyses satellitaires et témoignages indirects, sans possibilité de vérification neutre sur place. D’autres sites comme Amaras, Gandzasar, Tsitsernavank ou l’église de Shushi (Ghazanchetsots) ont été inscrits au programme de « restauration nationale » de Bakou, sans consultation d’experts arméniens ou internationaux.
Au-delà des monuments visibles, les khatchkars et les cimetières représentent le patrimoine le plus vulnérable. Leur petite taille, leur caractère dispersé et leur mobilité les rendent faciles à enlever sans laisser de traces. Les chercheurs de Caucasus Heritage Watch estiment que des dizaines de nécropoles arméniennes pourraient disparaître « sans documentation préalable et sans retour possible ». Ce risque est renforcé par l’absence d’accès des observateurs internationaux, dont l’UNESCO, qui a déclaré en 2021 vouloir envoyer une mission, sans jamais obtenir l’autorisation du gouvernement azerbaïdjanais.
Plus inquiétant encore pour les spécialistes, Bakou affirme désormais officiellement que la majorité des monuments arméniens du Karabakh ne sont pas arméniens, mais appartiennent à une « autre » civilisation dont il revendiquerait l’héritage. Cette position rend toute protection authentique difficile, car le cadre politique nie l’origine même de ces sites. Sans reconnaissance de leur identité, la restauration peut devenir transformation, et la conservation, neutralisation.
Une élection à enjeu symbolique pour l’Arménie
Dans ce contexte, l’entrée de l’Arménie au Comité prend une dimension particulière. Erevan pourra désormais participer à la prise de décision concernant les sites historiques situés dans des zones de tension, suivre l’évolution des politiques de conservation et porter le débat sur les protections d’urgence en cas de conflit. Selon son ministère des Affaires étrangères, l’Arménie entend « soutenir les initiatives internationales de protection, de restauration et de promotion du patrimoine culturel et naturel » tout en défendant les principes fondateurs de la Convention du patrimoine mondial.
En savoir plus: Patrimoine culturel: l’Azerbaïdjan efface la trace des Arméniens dans le Haut-Karabakh
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