Par Ani Paitjan
La ministre arménienne de l’Éducation, des Sciences, de la Culture et des Sports, Zhanna Andreasyan, réfute les inquiétudes selon lesquelles le concept intitulé «Localisation esthétique et soutien de la véritable Arménie» constituerait une tentative de censure. Interrogée par CivilNet, elle affirme que cette initiative, visant à renforcer l’identification à la patrie et à l’État, est une voie directe vers la paix à travers la connaissance du pays.
Andreasyan nie l’intention d’introduire une quelconque censure dans le domaine culturel, tout en précisant que le concept développé par le gouvernement vise à concentrer les ressources publiques sur le renforcement de l’État et la reconnaissance des réalités territoriales actuelles du pays.
«Nous parlons du renforcement de notre État… Cela signifie que nous devons être capables d’identifier le contenu qui soutient cet objectif et d’y orienter le financement public. Il s’agit de programmes et de directions qui doivent être encouragés par l’État», souligne la ministre.
« Regarder vers l’intérieur »
En septembre 2025, le ministère a mis en consultation publique sur le site e-draft.am le concept de « Localisation esthétique et soutien de la véritable Arménie ». La description indique brièvement : «L’approche esthétique de la véritable Arménie peut être formulée ainsi: un regard tourné vers l’intérieur, qui permet de mieux se rapporter au monde extérieur.»
Après sa publication, le projet a suscité de larges discussions autour de la réinterprétation des symboles nationaux et de la mémoire historique. La ministre considère ces craintes infondées et affirme qu’il s’agit avant tout de connaissance de la patrie.
«Malheureusement, pendant des années, nous n’avons pas vraiment étudié l’histoire, mais plutôt une version rigidifiée et dogmatique… La connaissance de la patrie, qui fonde le patriotisme, doit commencer par notre maison, notre quartier, notre communauté… afin que la République d’Arménie devienne une réalité vécue ici et maintenant», explique Andreasyan.
Une commande publique, sans censure
Répondant aux critiques selon lesquelles cette approche rappellerait le Glavlit soviétique (organe de censure), Andreasyan précise qu’il ne s’agit pas de restreindre la liberté de création, mais de définir les priorités du financement public.
«Il ne s’agit en aucun cas de limiter l’indépendance ou la liberté créatrice. Il ne peut y avoir aucune censure ; je suis profondément opposée à toute forme de censure. Mais l’État doit avoir une politique. Nous devons observer ce que nous produisons et déterminer si cela soutient notre existence étatique. Le financement public doit encourager les programmes qui vont dans ce sens.»
Selon la ministre, la stratégie doit également encourager la vie culturelle dans les régions et assurer une meilleure représentation de l’Arménie sur la scène internationale.
Identité et symboles : Ararat ou Aragats ?
Le débat concerne aussi la symbolique du mont Ararat — symbole historique situé en dehors des frontières actuelles — et du mont Aragats, plus haut sommet de la République d’Arménie. Pour beaucoup, l’Ararat reste un élément majeur de l’identité nationale. Andreasyan rappelle toutefois que l’identité doit d’abord s’ancrer dans l’État.
«Notre identité doit d’abord être notre État, car c’est grâce à lui que nous pouvons exister comme société organisée et souveraine.»
Elle cite l’exemple de l’école : beaucoup d’élèves dessinent des paysages stéréotypés sans connaître ou représenter leur environnement réel, leur maison ou leur village.
«Nous insistons sur le fait que la connaissance de la patrie doit commencer dans son propre foyer et son propre quartier.»
Mémoire historique et paix
Interrogée sur la crainte que ce nouveau concept vise à limiter les revendications historiques au nom d’un processus de paix avec l’Azerbaïdjan, Andreasyan dément toute orientation dictée par Bakou.
«Ce concept n’est pas dédié à l’Azerbaïdjan. Il est dédié à nous-mêmes.»
Elle ajoute que l’éducation et la révision des manuels scolaires jouent un rôle essentiel dans l’instauration d’une paix durable dans la région. L’histoire, selon elle, doit être étudiée de manière critique et non dogmatique.
Concernant l’héritage culturel de l’Artsakh, la ministre assure que l’État met en place des programmes de préservation du patrimoine immatériel, notamment des dialectes et traditions.
Critiques et risques de dérive : entre patriotisme pragmatique et identités réduites
Si le concept entend ancrer l’identité arménienne dans le territoire actuel, plusieurs chercheurs et artistes redoutent qu’il ne réduise l’imaginaire national à une fonction purement utilitaire de l’État. Ce qui inquiète n’est pas la censure frontale, mais la possibilité d’une censure économique, plus discrète, où les œuvres reconnues comme «compatibles» avec la stratégie gouvernementale bénéficieraient de financements publics, tandis que d’autres seraient marginalisées sans jamais être explicitement interdites. Le site d’analyse Eurasianet résume ce glissement en observant que le projet cherche avant tout «à concentrer l’attention sur le territoire internationalement reconnu et les réalités géopolitiques actuelles», et non sur une vision plus large et transfrontalière de l’identité arménienne.
Dans cette logique, l’État deviendrait l’arbitre de ce qui est jugé « utile » à la nation, ce qui pourrait établir une hiérarchie implicite : les projets valorisant l’État contemporain seraient encouragés, tandis que ceux qui abordent les traumatismes historiques, la diaspora ou les territoires désormais hors d’Arménie seraient relégués à la marge. L’universitaire et politologue Arman Grigoryan, interrogé par CivilNet, met en garde contre un récit identitaire s’appuyant sur les défaites récentes :
«Je n’aurais jamais imaginé que des dirigeants arméniens décriraient le nettoyage ethnique de l’Artsakh comme une véritable réalisation de l’indépendance — ce n’est pas seulement cynique, c’est dangereux.»
Plusieurs chercheurs rappellent que l’identité arménienne repose depuis des siècles sur la mémoire, la diaspora, et des symboles situés au-delà des frontières actuelles. La limiter au seul territoire administratif risquerait d’affaiblir le lien vital avec les communautés de l’étranger, et d’éclipser une culture dont les repères dépassent largement la géographie politique actuelle. Cette préoccupation apparaît notamment dans un article d’opinion publié par CivilNet, où l’auteur souligne que “la position de l’Ararat dans l’identité arménienne ne dépend pas de sa localisation sur le territoire turc”.
Enfin, certains observateurs redoutent que le discours d’un «patriotisme réaliste», présenté comme une condition de la paix régionale, puisse être utilisé pour relativiser ou effacer progressivement certaines revendications symboliques, sans débat public suffisant. La question n’est donc pas de savoir si l’État doit soutenir la culture — rôle légitime — mais de comprendre qui décide ce qui mérite d’être financé, et selon quels critères. Entre politique culturelle et orientation idéologique, la frontière pourrait, ici, être plus fragile qu’on ne l’imagine.
Civilnet











