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TRIPP, Turquie, Russie, Iran : le « Trump Route » au cœur d’un délicat jeu d’équilibres régionaux

TRIPP, Turquie, Russie, Iran : le « Trump Route » au cœur d’un délicat jeu d’équilibres régionaux

Par Ani Paitjan

Le projet baptisé « Trump Route for International Peace and Prosperity » (TRIPP) continue de susciter des réactions contrastées dans le Caucase du Sud et au-delà. Présenté par Washington comme une initiative de connectivité régionale fondée sur le respect de la souveraineté des États, il est perçu différemment par les acteurs régionaux, entre opportunité économique, enjeu géopolitique et ligne rouge sécuritaire.

Washington met en avant des garanties « solides » pour l’Arménie

Dans un entretien accordé à CivilNet, l’ambassadrice des États-Unis en Arménie, Kristina Kvien, a affirmé que le projet TRIPP offre à Erevan des garanties robustes, notamment en matière de souveraineté et de contrôle territorial.

Selon la diplomate américaine, la Turquie constitue un élément clé de la vision TRIPP, en raison de son réseau ferroviaire développé et de sa position stratégique. Le projet serait particulièrement efficace s’il permettait d’utiliser la section ferroviaire passant par le Nakhitchevan, traversant ensuite l’Arménie – via la région de Shirak – pour rejoindre Kars, en Turquie, avant de se connecter à d’autres axes régionaux.

Kristina Kvien a précisé que les États-Unis travaillent directement avec Ankara sur ce dossier, tandis que l’Arménie mène parallèlement ses propres discussions avec la Turquie afin de mettre en place les conditions nécessaires à la réalisation de cette vision.

Selon elle, la création d’un corridor de transport sécurisé, reliant le nord et le sud et passant par le Nakhitchevan, l’Arménie, Gyumri et la province turque de Kars, ouvrirait une voie de transit Est-Ouest et Ouest-Est dont bénéficieraient de nombreux pays. L’Arménie, a-t-elle souligné, pourrait en être l’un des principaux gagnants, après plus de trente ans de fermeture de ses frontières orientale et occidentale.

L’ambassadrice a également insisté sur le fait que le Caucase a longtemps constitué un obstacle à ce type de connectivité, pour des raisons géopolitiques. Dans ce contexte, TRIPP vise à relier l’Asie centrale à l’Europe occidentale.

Selon elle, le projet devrait être développé en partenariat avec les États-Unis, possiblement via une structure conjointe actuellement à l’étude. Erevan disposerait d’une place permanente à la table des négociations afin de garantir le respect de son intégrité territoriale, de sa souveraineté et de sa juridiction. Pour Washington, TRIPP offrirait ainsi à l’Arménie des assurances suffisantes pour dissiper les inquiétudes exprimées ces derniers mois.

Moscou revendique un rôle incontournable

De son côté, la Russie a affirmé sa volonté de participer activement à l’initiative TRIPP, estimant que son implication est indispensable. Mikhaïl Kalugin, directeur du quatrième département des pays de la CEI au ministère russe des Affaires étrangères, a déclaré à RIA Novosti que Moscou est prête à engager des consultations avec l’Arménie, tout en précisant que les détails du projet arméno-américain doivent encore être étudiés.

Selon le diplomate russe, le tracé proposé correspond en grande partie à un itinéraire déjà discuté dans le cadre d’un ancien groupe de travail trilatéral. Il a également rappelé que le réseau ferroviaire arménien est exploité sous concession par une filiale des Chemins de fer russes, et que la région utilise un écartement ferroviaire conforme aux standards russes.

Kalogin a enfin souligné l’appartenance de l’Arménie à l’Union économique eurasiatique (UEEA), concluant que, dans ce contexte, les partenaires régionaux ne peuvent se passer de la Russie.

Une déclaration trilatérale à Washington

Le 8 août, à Washington, une déclaration conjointe a été signée à l’issue d’une rencontre entre le Premier ministre arménien Nikol Pachinian, le président américain Donald Trump et le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev.

Ce document prévoit la création d’une liaison reliant le territoire principal de l’Azerbaïdjan au Nakhitchevan via l’Arménie, sous l’appellation officielle de « Trump Route for International Peace and Prosperity ». Pour en définir le cadre de mise en œuvre, Erevan s’est engagée à travailler avec les États-Unis et des tiers mutuellement agréés.

L’Iran exprime une opposition ferme

À Téhéran, le projet est accueilli avec une forte méfiance. Ali Akbar Velayati, conseiller du guide suprême iranien pour les affaires internationales, a déclaré que TRIPP ne diffère en rien du « corridor de Zanguezour », auquel l’Iran s’est toujours opposé.

S’exprimant lors d’une rencontre avec l’ambassadeur d’Arménie en Iran, Grigor Hakobyan, Velayati a estimé que le projet américain poursuit les mêmes objectifs sous une autre appellation, en facilitant l’entrée de sociétés américaines dans la région.

Selon lui, les initiatives économiques américaines constituent souvent une première étape, avant une transformation en présence militaire et sécuritaire. Toute présence américaine à proximité des frontières iraniennes, a-t-il affirmé, comporte des risques directs pour la sécurité nationale de l’Iran.

Le diplomate iranien a rappelé que Téhéran s’était déjà fermement opposé au corridor de Zanguezour, même à une période où la Russie était largement mobilisée par la guerre en Ukraine. Il a souligné que ce projet aurait pu ouvrir la voie à une présence de l’OTAN au nord de l’Iran et menacer également la sécurité du sud de la Russie.

Erevan rejette toute logique de « corridor extraterritorial »

Face à ces critiques, les autorités arméniennes ont tenu à clarifier leur position. Le vice-président de l’Assemblée nationale, Ruben Rubinyan, a fermement rejeté toute assimilation entre TRIPP et le corridor de Zanguezour.

Selon lui, il est exclu que l’Arménie accepte un projet qui porterait atteinte à sa souveraineté, à son intégrité territoriale ou à sa pleine juridiction. Il a souligné que les intérêts vitaux des voisins de l’Arménie sont pris en compte, et que, dans le cas de l’Iran, ces intérêts coïncident largement avec ceux d’Erevan.

Rubinyan a également rappelé que le ministère iranien des Affaires étrangères a, à plusieurs reprises, affirmé qu’il n’était pas question d’un corridor au sens extraterritorial du terme, et que les « lignes rouges » de l’Iran sont respectées. Selon lui, l’absence de corridor extraterritorial constitue avant tout une ligne rouge pour l’Arménie elle-même.

De son côté, l’ambassade d’Arménie en Iran a réaffirmé que TRIPP serait mis en œuvre sur la base des principes de souveraineté, d’intégrité territoriale, de juridiction nationale et de réciprocité, et qu’il pourrait ouvrir de nouvelles perspectives en matière de connectivité régionale et de développement économique. Erevan, précise la diplomatie arménienne, apprécie la position claire de Téhéran sur le respect de ces principes et tient compte des sensibilités sécuritaires et politiques de son voisin iranien.

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