Par Ani Paitjan
La confrontation entre le pouvoir politique arménien et l’Église apostolique arménienne a franchi un nouveau seuil début janvier, marquant l’un des épisodes les plus graves dans les relations entre l’État et l’institution religieuse depuis l’indépendance du pays.
Le 6 janvier, lors d’une marche partie de l’église Saint-Grégoire-l’Illuminateur à Erevan, le Premier ministre Nikol Pachinian a déclaré que « l’Église devait être libérée du schisme et rendue au peuple ». À l’issue de cette procession, il a affirmé que cette mobilisation symbolisait un retour sur « le chemin tracé par Jésus-Christ », tout en accusant certains cercles ecclésiastiques d’instrumentaliser l’Église à des fins politiques contre la République d’Arménie.
Selon Pachinian, la prière répétée dans la liturgie — « prions Dieu pour la paix » — ne saurait suffire sans actions concrètes. « Nous avons longtemps imploré Dieu pour la paix, mais nous avons compris qu’il nous appartient aussi de la construire par nos décisions et nos actes », a-t-il déclaré, affirmant que cette paix existe aujourd’hui en Arménie.
Le Premier ministre a également accusé la direction actuelle de l’Église de fonctionner selon une « logique sectaire » et d’être engagée dans un état de schisme, justifiant ainsi, selon lui, la nécessité d’un processus de réforme en profondeur.
Une réforme annoncée et structurée
Quelques jours plus tôt, le 5 janvier, Nikol Pachinian et dix évêques avaient officiellement annoncé le lancement d’un « processus de réforme de l’Église apostolique arménienne ». La déclaration, publiée par le Premier ministre sur sa page Facebook, prévoit la mise en place d’un conseil de coordination chargé des aspects organisationnels de cette réforme.
Les signataires estiment que la gouvernance actuelle de l’Église a conduit à un affaiblissement de la vie spirituelle et à de profondes divisions internes. Ils accusent également l’institution d’avoir été entraînée dans la sphère politique et mise au service « d’intérêts étrangers », une pratique qualifiée d’anticanonique.
La feuille de route présentée prévoit plusieurs étapes majeures : la destitution et la mise à l’écart du dirigeant de facto de l’Église, l’élection d’un locum tenens catholicosal, l’adoption d’une nouvelle charte garantissant la transparence financière et l’intégrité morale du clergé, puis l’élection d’un nouveau Catholicos de tous les Arméniens.
Les auteurs de la déclaration appellent l’ensemble des fidèles à s’unir autour de cette initiative, affirmant qu’« une société fondée sur des valeurs ne peut exister sans la réforme de son centre de valeurs, l’Église apostolique arménienne ».
La riposte ferme du Saint-Siège d’Etchmiadzine
Face à ces annonces, le Saint-Siège d’Etchmiadzine a réagi avec vigueur. Le 5 janvier, il a qualifié d’« anticonstitutionnelles » les actions entreprises par le chef du gouvernement sous couvert de réforme de la vie interne de l’Église.
Dans un communiqué officiel, l’institution religieuse affirme que ces démarches violent directement la Constitution arménienne et portent atteinte aux droits de l’Église garantis tant par le droit international que par la législation nationale. Le Saint-Siège a également condamné l’implication de certains évêques dans ce processus, ainsi que les pressions exercées sur le clergé, rappelant que toute discussion relative à la vie de l’Église doit se tenir exclusivement au sein de ses instances canoniques.
Etchmiadzine a souligné que les questions de réforme ne relèvent pas d’un « conseil autoproclamé », mais de la hiérarchie ecclésiastique, avertissant que de telles initiatives pourraient conduire à un schisme aux conséquences « douloureuses ».
La mise en garde du Catholicos Garégine II
Dans ce contexte de tensions croissantes, le Catholicos de tous les Arméniens, Garégine II, s’est exprimé le 6 janvier lors de la liturgie de la Nativité à la cathédrale-mère d’Etchmiadzine. Il a déclaré que « l’Église continue de subir des pressions », évoquant un climat marqué par l’affaiblissement de la confiance, la banalisation de l’irrespect et l’intolérance envers les opinions divergentes.
Rappelant l’histoire tourmentée de l’Église apostolique arménienne, Garégine II a souligné que, malgré les attaques et les épreuves traversées au fil des siècles, l’institution est restée « ferme et inébranlable », guidée par la fidélité au Christ et la confiance en Dieu.
Une crise installée depuis 2025
Les relations entre les autorités arméniennes et l’Église se sont progressivement dégradées depuis la mi-2025. Le Premier ministre a ouvertement engagé une campagne visant à destituer le Catholicos Garégine II. Plusieurs religieux critiques de la politique gouvernementale ont été arrêtés sous diverses accusations, et l’un d’entre eux, l’archevêque Mikaël Ajapahian, a été condamné à une peine de prison.
Alors que le gouvernement affirme agir au nom de la réforme, de la transparence et de la souveraineté de l’État, l’Église dénonce une ingérence politique sans précédent et un risque réel de fracture au sein de la société arménienne.
À ce stade, le bras de fer entre pouvoir politique et autorité spirituelle ne montre aucun signe d’apaisement, laissant planer la menace d’un schisme durable dans un pays où l’Église apostolique demeure l’un des piliers historiques, culturels et identitaires les plus puissants.
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