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L’emploi des Artsakhiotes en Arménie: état des lieux, chiffres et pistes d’action

L’emploi des Artsakhiotes en Arménie: état des lieux, chiffres et pistes d’action

Avant la guerre, l’Artsakh disposait d’une population active importante. Selon les statistiques officielles de 2019, plus de 105 000 personnes étaient alors en âge de travailler, une catégorie qui regroupait les 16-63 ans. Parmi elles, environ 72 000 étaient considérées comme économiquement actives, c’est-à-dire qu’elles avaient un emploi ou en recherchaient un.

La répartition de cette main-d’œuvre par groupes d’âge était relativement stable, avec une présence particulièrement importante des jeunes et des personnes d’âge moyen.

Près de trois ans après le déplacement forcé de la population de l’Artsakh, une question demeure donc centrale: qu’est devenu ce potentiel humain sur le marché du travail arménien?

Seulement 25 000 Artsakhiotes ont aujourd’hui un emploi

En mars 2026, environ 25 000 Artsakhiotes déplacés de force avaient un emploi en Arménie. Cela signifie qu’environ 35 % seulement de la population autrefois économiquement active en Artsakh est aujourd’hui intégrée au marché du travail arménien. Si l’on prend comme référence l’ensemble de la population en âge de travailler, cette proportion tombe à environ 24%.

Depuis le déplacement forcé, le gouvernement arménien tente certes de mettre en œuvre plusieurs programmes destinés à favoriser l’emploi des Artsakhiotes. Mais force est de constater que ces efforts restent insuffisants. Les dispositifs existants concernent souvent un nombre limité de bénéficiaires ou ne produisent pas nécessairement d’effets à long terme.

Cette question revient d’ailleurs régulièrement dans les discussions organisées avec des responsables communautaires et d’autres représentants de l’Artsakh. Selon les rapports élaborés à partir de ces échanges, l’emploi et l’accès à des financements permettant de créer sa propre entreprise figurent parmi les trois préoccupations prioritaires des Artsakhiotes. Seule la question du logement les devance.

Il faudrait encore 7 000 à 8 000 emplois

Les chiffres montrent clairement que le niveau actuel d’emploi reste insuffisant et que des efforts supplémentaires sont nécessaires.

Si l’on compare le nombre de personnes employées à la population présente sur le territoire, le taux d’emploi des Artsakhiotes reste sensiblement inférieur à la moyenne arménienne.

En Arménie, les personnes officiellement employées représentent plus de 26 % de la population : environ 805 000 salariés pour 3,05 millions d’habitants.

Chez les Artsakhiotes, cette proportion dépasse légèrement 20%. Leur population actuellement présente est estimée à environ 121 000 personnes. Ce calcul part des quelque 150 000 habitants de 2020, auxquels sont soustraits environ 22 500 Artsakhiotes ayant émigré entre 2020 et 2026, ainsi que les quelque 1 300 personnes tuées lors des guerres de 2020-2023. Sur ces 121 000 personnes, environ 25 000 ont aujourd’hui un emploi.

Pour que le taux d’emploi des Artsakhiotes se rapproche de la moyenne nationale, il faudrait donc que 7 000 à 8 000 personnes supplémentaires trouvent du travail.

https://transparency.am/en/media/news/article/5160

L’emploi pousse aussi les déplacés vers Erevan

Les difficultés d’accès au marché du travail ont une autre conséquence : elles contribuent à concentrer la population déplacée à Erevan et dans sa périphérie.

En règle générale, le nombre d’Artsakhiotes installés dans les régions les plus éloignées de la capitale diminue progressivement, tandis qu’il augmente à Erevan et dans les localités environnantes.

Ce phénomène montre à quel point les politiques d’emploi et de logement sont liées. Trouver un logement dans une région où les possibilités professionnelles sont faibles ne suffit pas à garantir une installation durable.

Enseignants et professionnels de santé : une intégration plus efficace

Après le déplacement forcé, les ministères chargés de l’éducation et de la santé ont été parmi les plus efficaces pour permettre aux professionnels artsakhiotes de continuer à exercer dans leur domaine.

Grâce à différents mécanismes, notamment des programmes de formation et de reconversion, les enseignants et les professionnels de santé originaires de l’Artsakh ont pu assez rapidement occuper des postes vacants en Arménie.

Un certain nombre de militaires ont également poursuivi leur service au sein des forces armées arméniennes.

Mais dans leur cas, le processus s’est heurté à un obstacle administratif.

Le 26 octobre 2023, le gouvernement arménien a adopté une décision reconnaissant comme réfugiée la population déplacée de force du Haut-Karabakh et la plaçant sous la protection de la République d’Arménie. Cette décision a été prise malgré le fait que les habitants de la République d’Artsakh disposaient de passeports de citoyens arméniens.

Or, pour servir dans les forces armées, il fallait disposer de la citoyenneté arménienne. Les démarches bureaucratiques liées à l’obtention d’un nouveau passeport ont donc empêché certains militaires de reprendre immédiatement leur service et ont perturbé la fluidité du processus d’intégration dans l’armée.

Relier davantage logement et emploi

Malgré les mesures mises en place, les postes vacants n’ont pas été suffisamment pourvus grâce au potentiel professionnel des Artsakhiotes.

L’une des raisons pourrait être l’absence de coordination entre les politiques de logement et les programmes d’emploi.

Le gouvernement aurait dû jouer un rôle plus actif afin d’identifier les postes vacants dans les différents secteurs et d’y orienter les professionnels artsakhiotes, tout en utilisant parallèlement les mécanismes publics d’aide au logement pour permettre à ces personnes de s’installer durablement dans les localités concernées.

Autrement dit, proposer un emploi dans une région sans solution de logement, ou un logement sans perspective professionnelle, réduit forcément les chances d’une installation durable.

Un potentiel entrepreneurial important

Avant le déplacement forcé, environ 10 000 personnes étaient travailleurs indépendants en Artsakh. Une grande partie d’entre elles exerçait dans le secteur agricole.

Aujourd’hui, la situation est évidemment différente. Les Artsakhiotes ne possèdent pas leurs propres terres en Arménie et les conditions de location ne sont pas aussi favorables que celles dont ils pouvaient bénéficier en Artsakh. Il faut donc supposer qu’un nombre important d’entre eux ne travaille désormais plus dans ce secteur.

Mais le nombre élevé de travailleurs indépendants que comptait l’Artsakh révèle aussi quelque chose d’important : cette population possède une réelle capacité à créer sa propre activité.

Il faudrait s’appuyer sur ce potentiel.

Des financements adaptés à une situation exceptionnelle

L’un des meilleurs moyens d’encourager cet esprit entrepreneurial serait de faciliter la création d’entreprises grâce à des mécanismes de financement spécifiques : fonds de subventions ou systèmes de prêts à risque, par exemple.

Il faut cependant tenir compte de la réalité financière des personnes déplacées. L’écrasante majorité d’entre elles n’est pas solvable selon les critères bancaires traditionnels et ne possède pas de biens pouvant servir de garantie.

Les solutions proposées ne peuvent donc pas être celles d’une situation économique ordinaire.

Le programme gouvernemental destiné à promouvoir le travail indépendant des personnes déplacées constitue, de ce point de vue, une étape importante. Mais son ampleur limitée ne permet pas de répondre à l’ensemble des besoins.

Le gouvernement pourrait rassembler les organisations et les autres acteurs qui mettent déjà en œuvre des projets d’intégration économique des Artsakhiotes. Ensemble, ils pourraient créer un fonds de prêts à risque ou un fonds de subventions destiné à financer les projets entrepreneuriaux des personnes déplacées de force.

Soutenir aussi les entreprises qui embauchent des Artsakhiotes

Ces financements ne devraient pas nécessairement être réservés aux personnes souhaitant créer une entreprise.

Les sociétés déjà en activité et ayant recruté un certain nombre d’employés artsakhiotes pourraient également bénéficier de ces mécanismes.

Le gouvernement et les organisations donatrices pourraient par ailleurs encourager les initiatives économiques communes réunissant population locale et réfugiés, notamment dans les régions.

Cette approche aurait un double intérêt : favoriser l’activité économique tout en réduisant les risques de tensions sociales entre les communautés d’accueil et les populations réfugiées.

Un potentiel à exploiter chez les anciens militaires

Une attention particulière devrait également être accordée aux militaires à la retraite.

La législation permet de quitter l’armée avec une pension à un âge relativement jeune, parfois dès 38 ans. Il existe donc un groupe important, composé principalement d’hommes d’âge moyen, qui possède des caractéristiques professionnelles particulières.

Ces personnes sont habituées à la discipline, aux responsabilités, au respect d’un cadre et à une activité quotidienne structurée.

Des programmes spécifiques de reconversion devraient être mis en place afin de former ces anciens militaires à des métiers actuellement recherchés sur le marché du travail arménien.

Leur potentiel pourrait ainsi contribuer à répondre aux besoins de main-d’œuvre dans certains secteurs. Là encore, le gouvernement pourrait coordonner les efforts des entreprises privées et des organisations donatrices.

L’agriculture, une piste particulièrement prometteuse

L’utilisation du potentiel professionnel des Artsakhiotes dans le secteur agricole pourrait produire plusieurs effets positifs à la fois.

Aujourd’hui, seule la moitié environ des terres arables disponibles en Arménie est exploitée.

Il serait donc possible de combiner deux objectifs : soutenir les Artsakhiotes souhaitant continuer à travailler dans l’agriculture et développer des programmes permettant de remettre en exploitation une partie des terres agricoles actuellement inutilisées.

Les résultats pourraient être plus importants qu’attendu.

Une telle politique contribuerait simultanément à une utilisation plus efficace des terres, au renforcement de la sécurité alimentaire, à la croissance du secteur agricole et à la création d’emplois.

Ne pas considérer l’intégration comme une simple charge sociale

L’intégration économique des Artsakhiotes ne doit pas être envisagée uniquement comme une dépense ou une charge sociale supplémentaire pour l’État.

Avec une politique correctement pensée, elle peut au contraire devenir une opportunité économique.

Les dizaines de milliers de personnes déplacées comprennent des enseignants, des professionnels de santé, des agriculteurs, des militaires expérimentés, des entrepreneurs et des travailleurs disposant de compétences qui pourraient répondre à des besoins bien réels en Arménie.

Avec une planification appropriée, leur intégration économique pourrait ainsi devenir un moteur important pour le développement des régions arméniennes, la croissance de l’agriculture et le renforcement de la main-d’œuvre du pays.

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