Seize ans s'étaient écoulés depuis ma dernière visite en Syrie, un pays qui a longtemps occupé une place centrale à la fois dans ma construction. Le retour a été un choc émotionnel. Ma relation avec la Syrie remonte bien au-delà de ces seize années. La famille de mon père a des racines à Alep, même si nos origines plus lointaines se situent ailleurs, et une autre branche de la famille appartient à la présence arménienne plus ancienne en Syrie. J'ai découvert le pays en 1996 et j'y suis revenu chaque année, parfois pour de longs séjours. C'est en Syrie que j'ai perfectionné mon arménien et appris l'arabe. C'est aussi là que se sont rejointes deux composantes essentielles de mon identité : mon arménité et mon arabité.
Cette fois, je me suis rendu principalement à Alep. J'y ai trouvé un pays profondément transformé, et une communauté arménienne qui a survécu à la guerre, à l'effondrement économique, au séisme de 2023 et à des années d'émigration, mais à un prix considérable.

Maintenir la viabilité de la communauté arménienne d'Alep
Pendant des décennies, trois éléments ont soutenu la communauté arménienne d'Alep. Le premier était la stabilité. La Syrie était un État autoritaire, et ce système comportait bien des aspects négatifs, mais il offrait une certaine prévisibilité. Le deuxième était la prospérité. Alep a toujours été un carrefour commercial important, et les Arméniens étaient profondément intégrés à sa vie économique. De nombreuses familles arméniennes y avaient bâti des entreprises prospères et menaient une existence de classe moyenne relativement sûre. Le troisième était le nombre. Alep n'était pas simplement une communauté arménienne à l'étranger : c'était l'un des grands foyers de la vie arménienne. Elle a formé des enseignants, des éditeurs, des clercs, des intellectuels et des responsables communautaires qui ont ensuite servi les communautés arméniennes du monde entier. Ce réservoir humain est aujourd'hui considérablement épuisé. Avant la guerre, la Syrie comptait au moins 60 000 Arméniens, dont environ 90 % vivaient à Alep. L'écrasante majorité d'entre eux sont partis depuis le début du conflit. Il en reste peut-être un dixième de la population d'avant-guerre. Le déclin démographique est visible partout. On ressent l'absence des gens, et en particulier des jeunes.
C'est essentiel, car une communauté ne peut survivre grâce à ses seuls bâtiments et institutions. Elle a besoin de personnes capables de renouveler ces institutions. Lorsque les enseignants, les professionnels, les clercs et les jeunes familles disparaissent, c'est la viabilité même de la communauté qui est en jeu.

L'épuisement psychologique est lui aussi considérable. Les habitants ont enduré des années de guerre, les pénuries d'électricité, de carburant et de chauffage, la pandémie de Covid-19, l'effondrement économique, puis le séisme, qui a laissé des traces visibles dans toute la ville.
Beaucoup de ceux qui restent ne l'ont pas nécessairement choisi. Certains n'ont pas les moyens financiers de repartir de zéro ailleurs. D'autres possèdent une maison ou des biens et craignent de tout perdre en partant.
Pour les parents, le dilemme est particulièrement douloureux. Même s'ils ont eux-mêmes supporté ces conditions, ils se demandent naturellement s'ils veulent que leurs enfants affrontent le même avenir. C'est peut-être là la plus grande menace à long terme pour la communauté.
Les chrétiens attendent que les nouvelles autorités gagnent leur confiance
La stabilité politique est également une préoccupation sérieuse. La Syrie est entrée dans une nouvelle phase politique, mais la confiance envers les nouvelles autorités reste limitée chez de nombreux Arméniens et autres chrétiens. Ils observent attentivement l'évolution de la situation et se demandent quel type d'État finira par émerger. L'inquiétude tient au passé islamiste de certaines des forces qui exercent aujourd'hui le pouvoir, ainsi qu'aux violences qui ont frappé d'autres minorités. Les chrétiens voient ce qui est arrivé aux alaouites et aux druzes, et se demandent naturellement s'ils pourraient un jour être exposés aux mêmes dangers. Je ne voudrais pas pour autant présenter la situation comme uniformément catastrophique.

La liberté d'expression est plus grande que sous l'ancien régime. On peut critiquer le président. Les portraits omniprésents du président et de sa famille, qui saturaient autrefois l'espace public, ont disparu. Les réseaux sociaux sont ouverts et le débat public est beaucoup plus libre. La vraie question est de savoir quels courants l'emporteront au sein du nouveau système. Il existe clairement des éléments plus radicaux, mais aussi des forces sunnites conservatrices sans être nécessairement extrémistes, ainsi que des courants liés à l'opposition traditionnelle des Frères musulmans. Pour les chrétiens, l'enjeu n'est donc pas simplement de savoir si la Syrie a changé. Il s'agit de savoir si les nouvelles autorités sauront instaurer une confiance suffisante pour convaincre les minorités qu'elles ont leur place dans le pays.
À Alep, l'atmosphère m'a paru un peu plus détendue qu'à Damas. Les quartiers arméniens et chrétiens continuent de vivre. On peut aller au restaurant, boire de l'alcool et mener une vie relativement normale. Les responsables communautaires ont également maintenu des canaux de dialogue avec les autorités. Les chefs des Églises apostolique, catholique et évangélique arméniennes se montrent généralement plus mesurés et pragmatiques que le pessimisme que l'on entend parfois à la base. Leur approche se résume ainsi : il faut rester engagé, parler avec les autorités et attendre de voir quel système se mettra en place. Je crois cette approche nécessaire.
La Turquie devient une force majeure à Alep
L'un des changements les plus nets que j'ai observés est l'ampleur de la présence turque. L'influence de la Turquie à Alep ne cesse de croître, sur les plans politique, économique et symbolique. Des entreprises turques s'impliquent dans la reconstruction et dans les affaires. Le consulat turc est très présent, et Ankara voit manifestement en Alep une ville où elle a des intérêts historiques et stratégiques. L'accent est aussi de plus en plus mis sur l'héritage ottoman d'Alep. Ce lien historique est en partie réel: Alep fut évidemment une grande ville ottomane. Mais le danger apparaît lorsqu'une strate de l'histoire de la ville commence à en éclipser d'autres, son caractère arabe et l'apport de communautés comme les Arméniens. Pour les Arméniens, le rôle de la Turquie suscite donc un malaise évident. Mais là encore, la réalité est plus complexe qu'un simple récit de menace. Une présence turque accrue peut aussi stimuler l'activité économique et, dans certaines circonstances, améliorer la sécurité au quotidien. On m'a ainsi parlé de contacts entre des responsables turcs et des hommes d'affaires arméniens d'Alep pour discuter d'une éventuelle coopération. Je ne peux vérifier de manière indépendante chacun de ces récits, mais le simple fait que de telles discussions soient évoquées en dit long sur ce nouvel environnement. Les Arméniens ne peuvent pas faire comme si la Turquie n'existait pas. Elle devient l'un des acteurs centraux qui façonnent l'avenir d'Alep. La communauté devra apprendre à évoluer dans cette réalité tout en protégeant ses propres institutions, sa mémoire et ses intérêts.
L'effondrement économique, un danger aussi grand que l'instabilité politique
Même si la situation sécuritaire s'améliore, la Syrie fait face à un autre problème immense : l'économie. Les salaires sont extrêmement bas, l'inflation a érodé le pouvoir d'achat et les services de base restent défaillants. L'électricité est rare. Le gaz et le carburant demeurent difficiles à obtenir. Le pays a besoin d'investissements colossaux simplement pour rétablir une vie économique normale. Pour une famille arménienne qui se demande si elle doit rester, ce ne sont pas des indicateurs économiques abstraits. Ils déterminent si les enfants peuvent être scolarisés, si le foyer peut être chauffé et si un jeune peut envisager de construire une carrière. C'est pourquoi le redressement économique est directement lié à l'avenir démographique de la communauté arménienne. Les garanties politiques ne suffiront pas à convaincre les gens de rester s'ils ne peuvent pas gagner leur vie. La communauté a déjà perdu une grande partie de sa population active. Si les jeunes qui restent n'entrevoient aucun avenir professionnel, le déclin démographique se poursuivra, quels que soient les progrès en matière de sécurité. Il existe quelques signes encourageants. L'aéroport d'Alep reprend de l'activité et les liaisons aériennes reviennent peu à peu. Une meilleure connectivité pourrait contribuer à relancer le commerce et le tourisme. Mais l'écart entre ces premiers signes de reprise et la réalité de la vie quotidienne reste immense.
Les institutions arméniennes ont survécu, mais l'ancien modèle ne peut simplement perdurer
L'une des choses les plus impressionnantes à Alep, c'est que les institutions arméniennes fonctionnent toujours. Églises, écoles, associations communautaires et structures caritatives continuent de soutenir les familles. La prélature arménienne, par exemple, a aidé des foyers à réparer leurs logements endommagés par le séisme et a soutenu des familles pour la scolarité, les dépenses courantes et des solutions énergétiques comme les installations solaires. Cette résilience institutionnelle ne doit pas être sous-estimée.
Dans un pays où l'État est souvent incapable d'assurer un soutien de base, les structures arméniennes sont devenues un filet de sécurité sociale indispensable. Mais je crois aussi que le modèle traditionnel de préservation communautaire arménienne a atteint ses limites.
Pendant des décennies, la philosophie de fond consistait à préserver la communauté presque comme une forteresse : entretenir les écoles, les églises, les clubs, les organisations politiques et les associations culturelles, et protéger la vie arménienne des pressions extérieures. Ce modèle s'est construit sous un système politique très différent. La Syrie change. Qu'elle devienne véritablement démocratique est une autre question, mais la société est plus ouverte, l'information circule autrement, et les jeunes générations interagissent avec le monde extérieur d'une manière que l'ancien modèle institutionnel ne peut contrôler. Nous ne pouvons pas nous contenter de reproduire les structures et la mentalité du passé en espérant obtenir les mêmes résultats. Les institutions arméniennes doivent rester fortes, mais elles doivent aussi s'ouvrir davantage et être mieux à même de participer à la vie publique syrienne. Même sur le plan politique, les Arméniens doivent dialoguer avec des personnes qui ne sont pas forcément issues de leurs cercles traditionnels. S'il existe un député arménien arabophone, ou qui n'était pas le candidat soutenu par les structures arméniennes établies, refuser de travailler avec lui serait une erreur. La communauté ne peut pas se permettre l'isolement.
Kessab, plus encourageant que prévu
La situation à Kessab s'est révélée un peu plus positive que je ne l'imaginais. Kessab a énormément souffert pendant la guerre, en particulier lorsque des groupes armés islamistes soutenus par la Turquie sont entrés dans la région en 2014, contraignant les habitants à fuir. La communauté est revenue par la suite, mais sa population permanente est bien moins nombreuse qu'auparavant. Il ne resterait aujourd'hui qu'environ un millier d'Arméniens à y vivre à l'année, peut-être moins. Il existe pourtant des raisons d'un optimisme prudent. Le tourisme a commencé à reprendre, et Kessab conserve un potentiel considérable comme lieu de villégiature estivale. Autrefois, on y venait d'Alep, du Liban et d'ailleurs dans la région, et une reprise du tourisme pourrait créer des débouchés économiques. Les autorités de la province de Lattaquié semblent également plutôt constructives. Les responsables locaux paraissent soucieux de maintenir la population arménienne dans la région et de soutenir l'activité économique. J'ai même entendu dire que des familles issues de milieux sunnites conservateurs des environs envoient leurs enfants à l'école arménienne de Kessab. Là encore, ces détails nuancent le tableau. La Syrie d'aujourd'hui n'est ni simplement sûre, ni simplement dangereuse. La coopération coexiste avec une profonde incertitude. L'avenir de Kessab dépendra largement de la reprise du tourisme, des transports et des échanges économiques régionaux.
La Syrie, arène de puissances régionales concurrentes
Il est impossible de comprendre l'avenir de la Syrie en ne regardant que sa politique intérieure. Le pays est désormais au cœur d'une intense compétition entre puissances régionales et internationales. La Turquie exerce une influence considérable, surtout dans le Nord. L'Arabie saoudite et le Qatar sont des acteurs politiques et financiers importants. Israël poursuit son propre agenda sécuritaire. La Russie veut préserver ce qui reste de sa présence militaire et stratégique. Les États-Unis regardent la Syrie essentiellement à travers le prisme de l'Iran, du Hezbollah, d'Israël et de l'équilibre régional. Cette compétition pourrait devenir l'un des principaux obstacles à la reconstruction d'un État syrien cohérent. Les différentes minorités cherchent elles aussi des protecteurs extérieurs. Les druzes ont leurs propres calculs. Les alaouites se tournent vers des acteurs étrangers, dont la Russie. Les Kurdes disposent de leurs propres structures autonomes et ne veulent pas y renoncer sans garanties. La position des chrétiens est différente. Ils sont dispersés géographiquement. Aucune zone territoriale chrétienne ne peut leur offrir d'autonomie politique ou militaire.
La survie d'un État syrien pluraliste et territorialement uni est donc pour eux particulièrement importante. Ce qui m'inquiète, c'est que les puissances étrangères considèrent souvent la Syrie d'abord à l'aune de leurs propres priorités stratégiques plutôt que des besoins de la société syrienne. Pour Washington, par exemple, l'Iran et le Hezbollah peuvent compter davantage que la viabilité à long terme des communautés chrétiennes. Israël a ses propres objectifs stratégiques. La Turquie aussi. Les monarchies du Golfe également. Si la Syrie devient un simple terrain où ces puissances règlent leurs rivalités, les minorités resteront vulnérables, même si le pouvoir central se stabilise. La Syrie a besoin d'espace pour se reconstruire en tant qu'État.
Les Arméniens doivent devenir acteurs de la nouvelle Syrie
Cela m'amène à ce qui est, selon moi, l'une des questions les plus importantes pour les Arméniens. Nous ne pouvons pas rester coupés de la société syrienne. Trop longtemps, la pensée communautaire arménienne a parfois conçu la survie comme une affaire d'entretien de nos propres écoles, églises et associations, en limitant les interactions avec la vie politique et culturelle environnante. Cela ne suffit plus. Les Arméniens sont des citoyens syriens arabophones. Ils ont des racines profondes à Alep et ailleurs. Ils disposent de réseaux d'affaires, d'un capital culturel, de compétences multilingues et de liens avec l'Europe, l'Arménie et l'ensemble de la diaspora. Ce sont des atouts. La communauté devrait s'en servir pour devenir un acteur à part entière de la reconstruction de la Syrie.
Cela implique de nouer des relations avec les nouveaux acteurs politiques, de s'engager auprès de la société civile syrienne, de travailler avec les autres communautés chrétiennes et de renforcer les liens avec les musulmans disposés à soutenir une Syrie pluraliste. Notre identité arménienne ne doit pas se construire contre l'identité syrienne. Les deux peuvent se renforcer mutuellement. Nous devons montrer que préserver une présence arménienne en Syrie n'est pas seulement bénéfique pour les Arméniens. C'est bénéfique pour la Syrie, parce que cela contribue à préserver son pluralisme et son caractère historique.
Comment faire d'Alep à nouveau un foyer culturel arménien ?
Ma famille porte un projet personnel qui s'inscrit dans cette vision. En 2002, nous avons fondé à Alep la Bibliothèque Yégavian, qui porte le nom de mon père. Elle a été créée pour renforcer les études arméniennes dans la ville. Son fonds comprend des périodiques arméniens, des ouvrages arménologiques anciens, des publications mekhitaristes et des livres plus récents. Environ 80 % de la collection est en arménien, le reste en arabe et en langues occidentales. Je souhaite aujourd'hui lui redonner vie. Mais je ne veux pas qu'elle soit uniquement une bibliothèque pour les Arméniens. Elle devrait être un lieu de rencontre entre Arméniens et non-Arméniens, où les Syriens pourraient découvrir l'histoire et la culture arméniennes, et où les Arméniens pourraient s'ouvrir davantage à la société qui les entoure. L'ignorance au sujet des Arméniens reste étonnante en Syrie. Certains Syriens ne savent même pas vraiment que les Arméniens sont chrétiens, ni à quel point l'histoire arménienne est liée à celle du pays. Les institutions culturelles peuvent contribuer à combler ce fossé. J'aimerais aussi voir renaître la culture francophone. Le français a reculé de façon spectaculaire en Syrie, y compris dans de nombreuses écoles chrétiennes, mais il subsiste un désir de liens plus forts avec la France et le monde francophone.
Les Arméniens sont bien placés pour servir de passerelle. Mon rêve peut sembler un peu utopique, mais j'aimerais qu'Alep redevienne un grand foyer de la vie intellectuelle et culturelle arménienne, une sorte de nouvelle Venise ou de nouveau Saint-Lazare, un lieu où la langue, l'érudition et la culture arméniennes puissent être cultivées et transmises. Alep a déjà joué ce rôle dans notre histoire. Ses églises, ses écoles, ses traditions d'imprimerie, ses institutions et ses quartiers arméniens font partie de l'ADN de la diaspora. Même des Arméniens qui n'y ont jamais vécu s'y sentent souvent attachés. Alep fut aussi l'une des dernières étapes des routes de déportation pendant le génocide des Arméniens. Elle porte donc la mémoire de la catastrophe. Mais elle incarne aussi la renaissance. Les Arméniens y sont arrivés en rescapés et y ont bâti l'une des communautés les plus dynamiques de la diaspora moderne. C'est pourquoi je ne pense pas que nous devions regarder Alep uniquement sous l'angle du déclin.
Oui, la communauté est considérablement réduite. Oui, le contexte politique est incertain. Oui, la crise économique est grave. Mais les villes et les communautés peuvent se relever de destructions extraordinaires. La question est de savoir si nous sommes prêts à penser au-delà de la crise immédiate et à investir dans le long terme. A mes yeux, préserver une présence arménienne à Alep n'a rien d'un exercice de nostalgie. Il s'agit de savoir si l'un des foyers les plus importants de la civilisation diasporique arménienne saura se réinventer pour un nouveau siècle.
Tigrane Yegavian











