Accueil Flux

Carte postale du Shirak: les derniers habitants d’un village qui se meurt

Lernagyugh. (Capture d’écran: CivilNet)

Lernagyugh. (Capture d’écran: CivilNet)

Par Lia Avagyan

Hrant Minasyan s’est lui-même donné un titre. « Je me présente comme le dernier habitant d’un village qui se meurt », raconte-t-il.

Son village, Lernagyugh, est perché à près de 2 000 mètres d’altitude, dans une vallée montagneuse située à une quinzaine de kilomètres au nord-est de Gyumri, dans la région du Shirak, en Arménie. Les champs de foin s’étendent jusqu’aux collines environnantes. Pour rejoindre le village, il faut emprunter un chemin de terre qui quitte la route principale à hauteur du village voisin de Torosgyugh. Cette route n’a jamais été asphaltée.

Aujourd’hui, Hrant et son épouse, Margarit Khchoyan, sont les seuls à y vivre encore. Le village compte dix maisons, explique Hrant, dont neuf sont vides. Deux ou trois familles reviennent l’été pour faucher le foin sur leurs terres, le vendre, puis repartir.

Hrant Minasyan sur son tracteur.
Hrant Minasyan sur son tracteur.

«D’après ce que racontent les gens, Lernagyugh était autrefois le plus grand village des environs», explique-t-il. «Mais à cause de la route, qui était dans un état terrible, surtout en hiver, le village s’est peu à peu vidé. Les anciens sont morts, les jeunes sont partis. Et ils ne sont jamais revenus.»

Les chiffres témoignent de ce déclin. Connu sous le nom de Chorli jusqu’en 1946, le village a reçu son nom actuel, qui signifie « village de montagne », en 1967. Ses habitants sont arméniens. Certains descendent de familles originaires des villages de Kars et de Basen, aujourd’hui situés en Turquie. En 1897, Lernagyugh comptait 520 habitants. En 1939, ils étaient 539. En 1989, leur nombre était tombé à 42, puis à seulement 25 lors du recensement de 2011.

La route menant à Lernagyugh.
La route menant à Lernagyugh.

Le Shirak est une région frontalière, limitrophe de la Turquie et de la Géorgie. Lernagyugh se trouve à environ 25 kilomètres de la frontière turque, toujours fermée. Après le séisme dévastateur de 1988, une quinzaine de nouvelles maisons ont été construites dans le village. En 1989, dix-huit familles y vivaient encore. Il y a dix ans, elles n’étaient plus que trois.

Dans ces montagnes, l’hiver dure environ six mois, de début novembre à fin avril. Le village n’a jamais disposé d’une école fonctionnant de manière permanente. Une école primaire a ouvert en 1992, mais elle a fermé quelques années plus tard, faute d’élèves. Le fils aîné du couple a dû changer trois fois d’école, dans trois localités différentes.

Hrant explique qu’il ne laboure plus et ne sème plus rien. Il n’a personne pour l’aider. Désormais, il se contente de mettre le foin en bottes.

Vue depuis Lernagyugh.
Vue depuis Lernagyugh.

Lorsqu’on lui demande si sa femme lui donne un coup de main, il éclate de rire. « Elle ne me prépare même pas mon café le matin, alors vous pensez bien qu’elle ne va pas m’aider ! Heureusement que des gens passent souvent me voir, comme ça, je prends le café avec eux. » Puis il reprend, plus tendrement : « Et puis, comment pourrait-elle m’aider à son âge ? Elle aussi, elle commence à sentir le poids des années. »

Hrant n’aime pas rester assis à ne rien faire. « Même cette chaise doit se demander pourquoi Hrant reste assis aussi longtemps », plaisante-t-il. Il a du foin à mettre en bottes et à transporter, et de vieilles machines agricoles à réparer.

Hrant et Margarit dressent la table pour l’équipe de CivilNet. La journaliste est assise à table, tandis qu’Ani et Gevorg, les deux cadreurs qui réalisaient le reportage, ont également partagé le repas.
Hrant et Margarit dressent la table pour l’équipe de CivilNet. La journaliste est assise à table, tandis qu’Ani et Gevorg, les deux cadreurs qui réalisaient le reportage, ont également partagé le repas.

Il se souvient de l’époque où sept familles vivaient encore au village et où leurs enfants revenaient leur prêter main-forte pendant la saison des foins. « Ils coupaient l’herbe, la ratissaient. Il y avait de la musique, des cris, de la joie », se rappelle-t-il. « Quand on sortait dans les champs, on voyait des gens travailler, produire quelque chose. Aujourd’hui, quand on y va, tout est désert. On ne croise plus âme qui vive. »

Selon lui, la plupart des jeunes ne veulent plus élever du bétail ni travailler la terre. Dans le village voisin, vingt à trente jeunes hommes ne se sont jamais mariés. « Autrefois, on disait que les filles restaient célibataires. Aujourd’hui, on dit ça des garçons. »

Quand on lui demande s’il aimerait partir, Hrant pousse un soupir. « J’espérais que vous n’alliez pas me poser cette question », répond-il. Il pourrait s’installer à Mayisyan, un village plus proche de Gyumri. « Mais qu’est-ce que j’irais faire là-bas ? Rester assis toute la journée ? Je ne supporte pas de ne rien faire. Ici, je me lève, je m’occupe autour de la maison et la journée passe. »

Sa femme, elle, aimerait partir. Hrant se tourne vers elle : « Alors, je pars ou je reste ? Je t'écouterai. »

« Je ne veux pas passer pour la méchante », répond-elle en faisant un geste de la main.

« Vous voyez ? », lance Hrant. « Je ne pars pas. »

Pour lui, vivre ici, c’est être libre. Il a sa maison, son étable et ses animaux. « Je ne veux pas que mes enfants aient à se donner du mal pour m’aider », explique-t-il. « Je préfère me débrouiller tout seul et, si je le peux, les aider à mon tour. »

Margarit voit les choses autrement. Il n’y a ni dispensaire, ni magasin, et presque plus personne. « La vie est devenue ennuyeuse », confie-t-elle. Si l’un d’eux tombe malade en hiver, il n’y a personne pour les conduire à l’hôpital. À Mayisyan, tout serait plus proche.

Margarit Khchoyan s’apprête à ouvrir des bocaux de conserves faites maison pour les invités de CivilNet.

Leurs enfants sont du même avis. « Ils nous disent : “Vous avez assez souffert comme ça. Venez vivre dans de meilleures conditions” », raconte-t-elle. Margarit imagine un compromis : passer l’hiver à Mayisyan et revenir au village pendant l’été. Mais convaincre Hrant, reconnaît-elle, est loin d’être facile.

Elle regrette le temps où les voisins passaient prendre un café, où l’on riait ensemble. « J’avais des voisins formidables », se souvient-elle. « Vraiment formidables. »

Pour Hrant, si les villages se vident, c’est surtout parce que les jeunes ne se marient plus. Les filles du village ne veulent pas y rester, explique-t-il, et celles des villes ne veulent pas venir s’y installer. Au fond, selon lui, tout est une question d’amour.

« Si vous n’aimez pas une voiture, vous ne l’achetez pas. Si vous n’aimez pas une femme, vous ne l’épousez pas. Et si vous le faites quand même, votre vie n’a aucun sens. »

Lorsqu’on lui demande s’il aime sa femme, il répond, imperturbable : « Non, nous, notre vie n’a aucun sens. » Puis il éclate de rire. « Bien sûr que je l’aime ! Sinon, je ne serais pas encore avec elle. »

Mais que deviendra Lernagyugh si le couple finit par partir ?

Hrant n’hésite pas une seconde.

« Le village sera pillé, ma chère », répond-il. « Ils voleront tout ce qu’ils pourront emporter. »

Suivez-nous sur Telegram Telegram

Lire la suite

Newsletter

Abonnez-vous à notre newsletter et recevez en premier nos résumés hebdomadaires.

En vous abonnant, vous acceptez notre Politique de confidentialité .

CivilNet interdit l'utilisation de ses articles et photos sans attribution appropriée, ainsi que le téléchargement et la republication sur d'autres plateformes de ses contenus et vidéos portant sa marque. Toute utilisation partielle des vidéos CivilNet nécessite l'accord préalable de CivilNet.

315 Arden Ave, bureau 30, Glendale, Californie 91203

+1(818)749-450 [email protected]

1 avenue du Nord, bureau 30, Erevan 0010, Arménie

+374(10)500-119

CIVILNET © 2011-2026. Tous droits réservés.

Développé par MATEMAT