Par Shushan Stepanyan, #CivilNetCheck
Dans le contexte des débats autour de la « guerre hybride » et des influences informationnelles externes en Arménie, Maria Zakharova, porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, a déclaré que Moscou n’avait aucun lien avec des campagnes de désinformation dirigées contre l’Arménie, les attribuant à l' «Occident collectif».
«Une telle approche est étrangère à la Russie. Nous avons toujours respecté et continuerons de respecter le choix souverain de chaque nation», a déclaré Zakharova.
Ces derniers mois, diverses évaluations ont émergé concernant des publications de désinformation circulant dans l’espace informationnel arménien. Les autorités actuelles les considèrent comme des manifestations d’une guerre hybride menée par la Russie. De leur côté, certains cercles d’opposition remettent en question l’origine russe de ces processus.
#CivilNetCheck a analysé les contenus de désinformation circulant dans l’espace informationnel arménien au cours des derniers mois, notamment leurs sources, leurs modes de diffusion et les méthodes employées.
Les récits diffusés sur l’Arménie
Depuis le début de l’année 2025, des « enquêtes » et « révélations scandaleuses » en langues étrangères visant l’Arménie ont commencé à circuler, présentées comme des publications issues de médias internationaux réputés. Alors qu’elles apparaissaient environ une fois par mois en début d’année, leur fréquence s’est fortement intensifiée ces deux derniers mois, atteignant presque un rythme hebdomadaire. Certaines ont été reprises par des médias arméniens, donnant l’impression que la source était un média international crédible.
En réalité, la majorité de ces « révélations » ne sont pas publiées par de véritables médias, mais par de faux sites imitant leur apparence.
Ces publications ciblent principalement les autorités arméniennes, les institutions et pays occidentaux, ainsi que la diversification de la politique étrangère de l’Arménie.
Accusations de corruption contre les autorités arméniennes
Certaines publications ont notamment affirmé que le Premier ministre Nikol Pachinian aurait acheté des demeures de luxe au Canada et en France. De fausses informations ont également visé des membres de sa famille : Anna Hakobyan aurait, selon ces récits, détourné 3,4 millions de dollars de la fondation « City of Smiles », tandis que son frère, Hrachya Hakobyan, serait en train de démolir le bâtiment du Conservatoire de Yerevan pour y construire un casino.
Accusations de trahison, de concessions territoriales et de perte de l’identité nationale et religieuse
Des publications affirment que le Premier ministre se préparerait à céder des territoires du Syunik à l’Azerbaïdjan et que des mosquées seraient construites en Arménie à la demande du président turc Recep Tayyip Erdogan. Ces affirmations ont d’abord été diffusées par le média turc ODA TV.
L’Arménie présentée comme un État totalitaire et répressif
Des articles et vidéos ont prétendu que des « camps de concentration modernes » fonctionneraient en Arménie et que les prisons du pays compteraient près de 25 000 détenus. Dans une vidéo modifiée à l’aide de l’intelligence artificielle, une femme affirme que des agents du Service de sécurité nationale l’auraient violée en guise de punition pour avoir participé à des manifestations contre Pachinian.
Les autorités arméniennes décrites comme « moralement corrompues et criminelles »
Durant cette période, des publications ont également affirmé que le président de l’Assemblée nationale, Alen Simonyan, aurait mis en place un réseau pédophile pour des hauts responsables. Un site récemment créé, Armenia Daily, a accusé Pachinian et le ministre de la Défense, Suren Papikyan, d’avoir organisé un réseau de services sexuels impliquant des mineurs.
L’Occident accusé d’utiliser le territoire arménien pour des expériences dangereuses
Les partenaires occidentaux de l’Arménie ont également été pris pour cible. Certaines publications affirmaient que des entreprises pharmaceutiques européennes testaient des substances dangereuses sur des femmes enceintes, des enfants et des personnes handicapées en Arménie avec l’accord des autorités, tandis qu’une autre prétendait que la société française Orano transportait secrètement des déchets nucléaires vers le parc national de Dilijan.
Voir : Armenia in the Crosshairs of “Secret Laboratories”: Where the Disinformation Campaign Leads
Toutes ces affirmations ont été réfutées, preuves à l’appui, par des organisations de fact-checking et diverses agences gouvernementales. Mais quels sont les points communs de ces publications, quels mécanismes sont utilisés pour les diffuser, et observe-t-on des campagnes similaires en dehors de l’Arménie ?
Les mécanismes utilisés
Ces « révélations » sont diffusées via plusieurs mécanismes. Des articles sont publiés sur des sites imitant des médias internationaux connus, puis massivement relayés sur les réseaux sociaux par des centaines de comptes anonymes. Dans certains cas, la source est un compte inconnu ou une vidéo créée ou modifiée à l’aide de l’intelligence artificielle.
L’Arménie n’est pas un cas isolé. Des organisations internationales ont établi qu’il s’agit de campagnes de désinformation systématiques déjà menées dans d’autres pays. Selon les méthodes employées, ces campagnes sont classées en trois groupes : Doppelgänger, Matryoshka et Storm-1516.
Quelles sont les caractéristiques de ces trois campagnes ?
Dans la campagne Doppelgänger, de faux sites internet sont créés afin d’imiter, par leur apparence et leurs noms de domaine, des médias bien connus. Certains contenus de désinformation visant l’Arménie ont ainsi été diffusés notamment via Courrier France 24, qui imite France 24, ainsi que via timescanada[.]ca, qui imite The Times of Canada — deux sites qui ne sont plus actifs aujourd’hui.

Les experts estiment qu’une part importante des publications de désinformation diffusées en Arménie relève de la campagne Storm-1516. Cette campagne repose sur l’utilisation de faux sites d’information, de contenus générés par intelligence artificielle et de deepfakes multilingues, diffusés de manière systématique sur les plateformes sociales — principalement sur X — par de nombreux comptes anonymes et éphémères. Dans certains cas, les articles sont également relayés via des chaînes Telegram russophones afin d’atteindre plus facilement le public arménien.
Parmi les contenus diffusés dans le cadre de cette campagne figure notamment une vidéo modifiée par IA dans laquelle une femme affirme avoir été violée par des agents du Service de sécurité nationale (NSS) après avoir participé à des manifestations contre Pachinian, ainsi que l’article accusant Pachinian et Papikyan d’avoir mis en place un réseau de services sexuels impliquant des mineurs.
La publication affirmant la construction de mosquées en Arménie relevait également de cette campagne : après sa parution sur Oda.tv, des centaines de comptes sur X ont commencé à relayer la même affirmation, accompagnée de vidéos générées par intelligence artificielle.
Dans la campagne Matryoshka, des contenus faux ou manipulés sont d’abord publiés sur les réseaux sociaux par un nombre restreint de comptes anonymes, qui imitent souvent le style et le format de médias ou d’institutions occidentales faisant autorité. Ces informations sont ensuite diffusées de manière systématique par des comptes automatisés auprès de journalistes, de médias et d’organisations de fact-checking, sous forme de demandes de «vérification» ou de «réaction».
Dans le cas de l’Arménie, l’activation du réseau « Matryoshka » a récemment été enregistrée lorsque des comptes automatisés liés au même réseau ont diffusé, sur les plateformes X et Bluesky, plus de 60 vidéos créées ou modifiées par IA visant le Premier ministre Pachinian.
Ces vidéos faisaient référence aux élections législatives de 2026. Elles utilisaient les noms et images de personnalités publiques et d’institutions reconnues, notamment Kim Kardashian, Serj Tankian, Andre Agassi, ainsi que l’Université de Cambridge, Euronews et d’autres médias et institutions de recherche.
Dans ces vidéos, Nikol Pachinian est présenté comme « construisant des chambres à gaz », et sa politique est comparée à la période précédant l’Holocauste en Allemagne.
Кремлеботы запустили кампанию по дезинформации к июньским выборам в Армении. Они рассказывают, как Пашинян строит газовые камеры
— Новости «Агентства» (@agents_media) October 8, 2025
Во вторник аккаунты российской сети дезинформации «Матрешка» начали распространять в соцсетях X и Bluesky видео с упоминанием назначенных на июнь 2026… pic.twitter.com/5UM47oLsEb
#CivilNetCheck reçoit régulièrement des courriels d’utilisateurs inconnus suggérant de «vérifier» des contenus manifestement faux ou manipulés, en appliquant le même mécanisme caractéristique de la campagne « Matryoshka ».

Ce que montrent les études internationales sur l’origine de ces campagnes
Les recherches internationales et les données documentées montrent que les campagnes Doppelgänger, Matryoshka et Storm-1516 sont des opérations d’influence informationnelle menées par la Russie.
Par exemple, des documents divulgués et publiés en 2024 ont révélé que la «Social Design Agency» russe avait conduit des campagnes informationnelles pour le compte des autorités russes, visant à soutenir des forces d’extrême droite en Europe et à affaiblir le soutien à l’Ukraine en Occident. Ces documents ont également montré que cette agence était à l’origine de la campagne « Doppelgänger ».
Voir: Faux reportage imitant France 24 et désinformation autour des relations franco-arméniennes
Par ailleurs, la source de certaines «révélations scandaleuses» publiées à propos de l’Arménie a été le site de la Foundation for Fighting Injustice (Фонд борьбы с репрессиями), créée par Evgueni Prigojine, fondateur de la société militaire privée Wagner. C’est sur ce site qu’ont été initialement publiées les «enquêtes» sur la prétendue pédophilie d’Alen Simonyan, le chiffre de 25 000 détenus dans les prisons arméniennes et les supposées expériences pharmaceutiques.
Ces contenus ont ensuite été republiés en anglais sur les sites VT Foreign Policy et londontimes[.]live.
Ils ont par la suite été relayés sur les réseaux sociaux par des utilisateurs fictifs ou pro-russes.

En outre, une série de fausses publications visant l’Arménie est attribuée à Lucas Leiroz et Okay Deprem, qui, selon des sources ouvertes, entretiennent des liens avec la Russie.
Le journaliste brésilien Leiroz apparaît comme auteur, sur le site VT Foreign Policy mentionné précédemment, d’articles affirmant que des substances seraient testées sur des femmes enceintes et des enfants en Arménie, que des «camps de concentration modernes» y fonctionneraient, et que le président de l’Assemblée nationale, Alen Simonyan, serait impliqué dans la création d’un réseau pédophile.
Dans les sources ouvertes, il est présenté comme journaliste et chercheur, mais il donne fréquemment des interviews à des médias russes et participe à des événements organisés en Russie.

L’autre auteur, Okay Deprem, est journaliste pour le média turc ODA TV. Il est l’auteur des articles affirmant des concessions territoriales dans le Syunik et la construction de mosquées en Arménie à la demande d’Erdogan. Dans plusieurs interviews, Deprem a relayé des thèses de propagande russe. Le site ODA TV est également mentionné dans le rapport 2025 de l’Agence française de lutte contre les ingérences numériques étrangères (VIGINUM) comme plateforme diffusant des contenus relevant de la campagne « Storm 1516 ».
Même scénario, mêmes figures dans d’autres pays
La majorité des récits diffusés contre l’Arménie sont presque identiques aux fausses informations propagées à propos de l’Ukraine, utilisant les mêmes plateformes et méthodes. Par exemple, tout comme dans le cas de Pachinian, des accusations de corruption ont été diffusées contre le président ukrainien Volodymyr Zelensky, l’accusant d’avoir acquis des biens immobiliers de luxe à l’étranger — des affirmations qui ont ensuite été démenties.

Un autre exemple concerne la désinformation visant l’entreprise française Orano. En 2025, des informations ont circulé selon lesquelles l’Ukraine se préparerait à acheter de l’uranium au Niger afin de fabriquer des armes nucléaires. Or, des responsables ukrainiens ne se sont pas rendus en Afrique en 2023, Orano a perdu sa licence d’exploitation de l’uranium au Niger après des changements politiques, et l’Ukraine ne dispose d’aucun programme de fabrication d’armes nucléaires, comme l’ont confirmé à plusieurs reprises l’Agence internationale de l’énergie atomique et les autorités officielles du pays.
Avant les élections de septembre en Moldavie, le réseau «Matryoshka» a mené une vaste campagne de désinformation, diffusant des centaines de vidéos fausses ou manipulées. Celles-ci visaient la présidente moldave Maia Sandu, présentée comme une figure mettant en danger la souveraineté du pays, tandis que l’intégration européenne était décrite comme une source d’effondrement économique et de crise migratoire.
Des campagnes de désinformation similaires ont été observées en France, en Allemagne et dans d’autres pays.
Les liens de ces campagnes avec la Russie sont également documentés par le projet russe indépendant Gnida Project (Institut scientifique panrusse de recherche Nits), qui étudie et documente de manière systématique les opérations russes d’influence informationnelle et de désinformation dans différents pays.
Enfin, #CivilNetCheck s’est entretenu avec des représentants d’une autre initiative russe indépendante, le projet Bot Blocker, qui suit également ces campagnes de désinformation. Selon eux, les mêmes mécanismes sont utilisés en Arménie que ceux déjà observés dans d’autres pays, et dont les liens avec la Russie ont été à plusieurs reprises documentés dans des études internationales. D’après leurs observations, une partie de ces contenus circule également sur des chaînes Telegram pro-Kremlin et parmi des comptes de bots russes déjà identifiés.
Civilnet











