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Arménie: Terre de Liberté pour les Iraniens

Arménie: Terre de Liberté pour les Iraniens

Par Ani Paitjan

Leili, Azad et Raha (les noms ont été changés) ont quitté leur terre natale Iran natale en plein chaos a la recherche de liberté. En Arménie, presque une terre de cocagne, ils ont trouvé un peu de sérénité mais aussi de l’incertitude quant à leur avenir.

Leili a soigneusement disposé chaque élément de sa table de Haft Sin, comme le veut la tradition. Le Sabzeh, ces jeunes pousses de lentilles pleines de promesses, côtoie le Samanu, une pâte douce et sucrée, presque réconfortante. Autour, les fruits secs — le Senjed — rappellent les racines anciennes, tandis que le vinaigre, Serkeh, murmure le passage du temps. Une pomme, Seeb, repose là, simple et symbolique, et le Sumaq, cette poudre rouge profonde, évoque la lumière du lever du soleil — cette victoire silencieuse du bien sur le mal, que l’on espère voir renaître, chaque année, un peu plus fort.

Ce sont les sept éléments de la table emblématique de Nowruz, le Nouvel An iranien. Ce jour-là, partout en Iran, les familles se retrouvent, les amis se serrent autour de la même table. On célèbre une renaissance, une promesse fragile; celle d’une année plus douce, plus clémente que la précédente.

Mais cette année, Leili n’a fêté Nowruz ni en famille ni à Téhéran. Dans un appartement de deux pièces, niché dans un immeuble flambant neuf d’Erevan, la jeune femme a accueilli la nouvelle année loin des siens — avec son petit ami.

Quitter le chaos

La jeune femme a quitté son pays natal en septembre dernier. La première Guerre de Douze jours entre Israël et l’Iran a eu raison de ses nerfs.

“J’ai vécu ma première crise de panique à cette période. C’est après celle-ci que j’ai décidé que je ne pouvais plus continuer à vivre comme ça, avec cette ombre de la guerre et ce lourd fardeau des jours qui passent dans le stress. Tu ne vis pas comme un être humain, tu survis comme un animal, tout en bas de la chaîne alimentaire”, relate Leili. 

Depuis la Guerre des Douze jours de l'été dernier, puis celle en cours depuis fin février dernier entre les Etats-Unis, Israël et l’Iran, des milliers d’Iraniens ont trouvé refuge à l’étranger. Deux sorties de secours: l'Arménie ou la Turquie. La boîte du petit ami de Leili s’est relocalisée en Arménie dans le tumulte de l’Iran. Alors, elle n’a pas hésité. Ses valises bouclées, direction Erevan. 

Les première fois 

“J'étais déjà venue en Arménie petite avec mes parents. On devait y rester seulement dix jours et puis on a finalement prolongé jusqu'à un mois. À l'époque, j’aimais déjà beaucoup l’ambiance ici, les rues, la vie, si active, presque insouciante. 

Dans la capitale iranienne, la petite Leili s'était infiltrée dans le foyer de ses voisins arméniens. Avec eux, son affection pour l'Arménie avait petit à petit germé.

“D’une certaine manière, j’ai grandi avec leur présence dans ma vie. Ils avaient des instruments de musique arméniens dans leur maison et c'était la première fois de ma vie que je voyais des instruments de musique dans une maison. Avec eux, j’ai vu le premier sapin de Noël de toute ma vie. C'était aussi la première fois que j’ai vu des personnes allègrement trinquer avec de l’alcool. C'était très joyeux pour moi car j’ai grandi dans une tradition islamique très brutale qui interdit ce genre de choses, qui nous martèle que ces joies-là ne devraient pas exister. Oui, je pense que j’ai aimé l'Arménie avant même d’y poser le pied. C'était une étincelle de liberté,” se remémore-t-elle. 

Un nouveau départ et des obstacles

Dans un appartement quatre pièces moins cossu de la rue Nar-Dos, Azad et Raha s'inquiètent de leur futur en Arménie. Respectivement ingénieur en informatique et graphiste, le couple de trentenaire peine à trouver un emploi dans la petite capitale caucasienne.

Eux aussi disent se sentir bien à Erevan, assez pour ne plus envisager de retour en Iran. Au fil des années, l’Arménie s’est imposée comme un pôle technologique régional, attirant entreprises, talents et espoirs venus d’ailleurs . Mais avec cette effervescence, la concurrence s’est intensifiée, parfois jusqu’à l’étouffement.

Trouver un emploi dans ce secteur est devenu un parcours semé d’obstacles. Les candidatures se multiplient, les profils se ressemblent, et chaque poste attire des dizaines, parfois des centaines de prétendants. Pour ceux qui arrivent de l’étranger, une difficulté supplémentaire s’ajoute, celle de la langue. Même si l’anglais circule dans certains milieux professionnels, l’arménien et le russe restent omniprésents dans la vie quotidienne, créant une barrière invisible mais bien réelle.

Tout pour éviter le retour

Fin décembre 2025, ils décident de s’accorder deux semaines de vacances en Arménie. Une parenthèse, pensaient-ils. Mais à peine deux jours après leur arrivée, tout bascule. En Iran, des manifestations populaires éclatent et embrasent rapidement tout le pays, nourries par la colère contre le gouvernement et le coût de la vie devenu insoutenable. Pour Azad et Raha, le doute n’est plus permis: ils feront tout pour ne pas rentrer.

“Depuis notre plus tendre enfance, nos parents nous répétaient de tout faire pour étudier à l’étranger et quitter ce pays”, se souvient Azad.

Comme Leili, Azad avait découvert l’Arménie bien plus tôt, lors d’une visite chez un proche installé à Erevan, une quinzaine d’années auparavant. Il se souvient encore de cette sensation presque physique — comme un poids qui se détache soudain, une pression qui disparaît sans prévenir. “J’avais l’impression que mes poumons s’ouvraient enfin pour respirer”, raconte-t-il avec un sourire. “L’air frais de la liberté.”

De retour en Iran, ce souvenir ne l’a plus quitté. Il rêvait de l’Arménie — ou peut-être, plus précisément, de ce qu’elle représentait pour lui : une possibilité, une échappée. Peu à peu, l’idée s’est enracinée. Partir.

Prolonger le séjour

Selon Raha, les Arméniens les ont accueillis avec chaleur, presque naturellement. Des sourires sincères, une bienveillance qui l’a immédiatement frappée. Elle s’étonne aussi de cette familiarité troublante entre les visages, les gestes, les regards. “ C’est comme si j’étais dans une région d’Iran”, confie-t-elle, encore surprise par cette proximité inattendue.

Mais derrière cet accueil rassurant, la réalité s’impose vite. Après un stage comme graphiste dans une agence de communication, Raha peine à trouver un emploi stable — et surtout correctement rémunéré. “On me proposait un salaire d’un mois… pour trois mois de travail”, raconte-t-elle, incrédule.

Raha et Azad ont décidé qu’ils n’auront pas d’enfants tant qu’ils ne vivront pas en sécurité et en toute liberté. Ils disent ne pas souhaiter à leur progéniture la vie qu’ils ont vécu.
Raha et Azad ont décidé qu’ils n’auront pas d’enfants tant qu’ils ne vivront pas en sécurité et en toute liberté. Ils disent ne pas souhaiter à leur progéniture la vie qu’ils ont vécu.

Pour elle, la question n’est plus seulement professionnelle, elle est vitale. Trouver un travail devient une urgence. “Je veux pouvoir déployer les ailes qu’on a essayé de me couper depuis mon enfance. Je veux voyager, voir le monde librement.” Alors, malgré l’injustice de la proposition, Raha envisage de l’accepter — juste pour gagner du temps et prolonger encore un peu son séjour à Erevan.

L'Arménie: Pont vers la destination finale

Leili a ouvert la fenêtre de son appartement. Le ciel est gris, le temps morose, et l’air est encore chargé du froid du mois de mars. Mais la jeune femme a besoin de sa pause cigarette avant de poursuivre. Avec une expiration, elle explique l’antagonisme des émotions qui la traverse depuis qu’elle est à Erevan. 

“Imaginez: tout laisser et partir. Quitter son pays, arriver dans un nouveau pays dont on ne connaît presque rien, essayer de recommencer de zéro, essayer de créer de nouvelles amitiés, essayer de trouver un nouvel emploi et en même temps, vivre quotidiennement dans l’attente de nouvelles de vos parents , de vos amis. Sans accès à Internet là-bas, il est impossible de savoir s’ils sont sains et saufs. Est-ce qu’une bombe est tombée sur la maison d’un proche? Est-ce qu’un être cher est mort?” 

Dans une publication sur les réseaux sociaux, alors qu’elle s'apprêtait à célébrer son premier Nowruz loin de sa terre natale, Leili a écrit: “Je pense que nous, Iraniens, somme nés pour la bataille. Depuis mes souvenirs d’enfance les plus lointains, je me suis battue contre les slogans qui nous ont été imposés: ‘Mort à ceci, mort à cela. Et plus tard, le combat s’est déplacé sous la peau de la ville: nous nous sommes battus pour notre droit à chanter et à danser…”

Leili a ramené d’Iran des éléments de sa vie là-bas. Des bijoux gravés du  lion symbole iranien de l’empire Perse. Un livre qui évoque l’exil à travers les pages et une turquoise, encastrée dans un pendentif. La pierre provient du Nord Est de l’Iran, région dont Leili est originaire. Les doigts de Leili sont tachetés de la couleur orange du safran qu’elle a saupoudré dans les tasses de thé.

A Erevan, Leili ne porte pas le voile. Dans les rues de la ville, elle murmure les chansons qui lui viennent en tête, librement. Assise sur un banc, elle allume sa cigarette, sans peur de représailles. Depuis qu’elle est ici, elle avoue boire de l’alcool fréquemment, pour le plaisir. Dans son salon, bouteilles de whisky et de vin ornent les étagères. Ses vins préférés arméniens sont Karas et Nardvan. 

Raha et Azad n’ont plus eu de contact avec leurs proches depuis une semaine. Sans accès à Internet, tout le pays est isolé du monde extérieur.

Leili, Azad et Raha avouent que l'Arménie n’est pas leur destination finale. Elle est le pont vers l’occident. Curieusement, les trois congénères espèrent qu’une brèche vers l’Allemagne s’ouvrira pour leur échappée ultime, loin de l’oppression et des bombardements.

En attendant, les jeunes iraniens ont trouvé une certaine sérénité sur la petite terre d'Arménie, accueillante et clémente. 

Dans la suite de sa publication, Leili écrit : “Nous avons perdu de grandes choses aux tournants de l’Histoire, mais nous nous sommes toujours relevés des cendres de la destruction.” Une phrase qui trouve un écho profond chez les Arméniens, ce peuple qui connaît bien le prix des pertes.

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