L'homme d'affaires et dirigeant du parti Arménie prospère (BHK), Gagik Tsarukyan, a été arrêté lundi 6 juillet à l'issue d'une vaste opération menée par les forces de l'ordre dans plusieurs dizaines de sites lui appartenant. Son arrestation intervient quelques jours après une décision clé de la justice constitutionnelle validant définitivement les résultats des élections législatives du 7 juin, qui ont privé son parti d'une entrée au Parlement.
Depuis le début de la matinée, les autorités ont procédé à des perquisitions simultanées au domicile de Tsarukyan ainsi que dans plus d'une dizaine de ses entreprises. Selon la porte-parole de BHK, Iveta Tonoyan, les opérations ont notamment visé l'usine Ararat Cement, le combinat de cognac, de vin et de vodka d'Erevan, ainsi que plusieurs autres sociétés appartenant au milliardaire. Les enquêteurs ont également investi le complexe sportif Multi Wellness, où les clients ont été invités à quitter les lieux avant le début des fouilles.
Ces opérations s'inscrivent dans une enquête de grande ampleur portant sur des soupçons de fraude et de blanchiment d'argent.
Une demande d'immunité formulée avant la validation définitive des élections
L'origine de cette affaire remonte au 25 juin, lorsque le Parquet général avait demandé à la Commission électorale centrale (CEC) l'autorisation de lever l'immunité de Gagik Tsarukyan afin d'engager des poursuites pénales contre lui. La CEC avait toutefois décidé de suspendre l'examen de cette demande dans l'attente de la décision de la Cour constitutionnelle sur les recours déposés contre les résultats des élections législatives.
Le 4 juillet, la Cour constitutionnelle a finalement rejeté les recours de l'opposition et confirmé les résultats définitifs du scrutin. Cette décision a ouvert la voie à la procédure engagée contre Tsarukyan.
Les élections du 7 juin avaient profondément rebattu les cartes du paysage politique arménien. Le parti au pouvoir, Contrat civique, a obtenu la majorité absolue avec 64 sièges, devant l'alliance Arménie forte (29 sièges) et l'alliance Arménie (12 sièges). Le parti Arménie prospère, en revanche, est resté sous le seuil électoral de 4 % nécessaire pour entrer au Parlement.
Ce résultat est resté particulièrement controversé. Lors de la phase de recomptage des voix, la Commission électorale centrale avait invalidé les résultats de plusieurs bureaux de vote avant de confirmer les résultats définitifs sans organiser de nouveau scrutin. L'opposition ainsi que plusieurs observateurs avaient dénoncé cette décision, estimant qu'elle avait empêché BHK de récupérer les quelques milliers de voix nécessaires pour franchir le seuil parlementaire.
Les accusations des enquêteurs
Quelques heures après les perquisitions, le Comité d'enquête a annoncé l'arrestation de Gagik Tsarukyan et précisé qu'une demande de placement en détention serait présentée au tribunal.
Selon les autorités, l'enquête porte sur une organisation criminelle qui aurait opéré entre 2022 et 2024 dans le cadre de projets de coopération économique entre l'Arménie et l'Iran.
Les enquêteurs affirment que plusieurs sociétés créées pour développer les échanges commerciaux auraient servi de couverture à une fraude d'une ampleur exceptionnelle. D'après leur version des faits, des entrepreneurs iraniens auraient été trompés lors de transactions portant sur 52 véhicules, des équipements, du carburant et diverses marchandises importés en Arménie.
Le Comité d'enquête estime le préjudice à plus de 21 millions de dollars américains, soit environ 8,1 milliards de drams. Les autorités soutiennent également que des déclarations douanières et d'autres documents officiels auraient été falsifiés afin de dissimuler l'origine des biens, lesquels auraient ensuite été revendus, permettant le blanchiment des revenus issus de cette fraude présumée.
Une autre partie du dossier concerne une transaction distincte portant sur l'importation de carburant. Les enquêteurs accusent Tsarukyan d'avoir organisé, avec un autre entrepreneur, une fraude portant sur près de 935 000 dollars au détriment d'un ressortissant iranien, avant d'intégrer les fonds dans les activités légales d'une société dont il serait le bénéficiaire effectif.
Dans le cadre de cette enquête, plus de 70 perquisitions ont été menées simultanément avec la participation du Service de sécurité nationale, du Comité des recettes de l'État et de la police. Les autorités affirment avoir saisi des documents, différents éléments de preuve ainsi qu'une partie des véhicules concernés par le dossier.
La défense dénonce une affaire politique
L'avocat de Gagik Tsarukyan, Yerem Sargsyan, rejette catégoriquement les accusations.
Selon lui, son client devrait être considéré comme une victime et non comme un accusé. L'affaire concerne, explique-t-il, la création d'une chambre de coopération économique arméno-iranienne, un projet qui avait reçu les autorisations nécessaires des autorités arméniennes et donné lieu à d'importants investissements.
Toujours selon la défense, plusieurs ressortissants iraniens auraient ensuite commis des irrégularités indépendamment de Tsarukyan. Les informations recueillies par les autorités iraniennes auraient été transmises aux enquêteurs arméniens, qui les auraient utilisées pour engager des poursuites contre le dirigeant de BHK.
L'avocat affirme que l'État arménien agit « contre les intérêts de son propre citoyen » et estime que la procédure revêt une dimension politique.
Les animaux de la résidence transférés au zoo
Au cours de la journée, un autre épisode a attiré l'attention.
Les animaux exotiques élevés dans la résidence de Gagik Tsarukyan ont été transférés vers le zoo d'Erevan dans le cadre d'une procédure pénale distincte instruite par la division d'enquête d'Abovyan.
L'avocat de Tsarukyan affirme que les autorités ont soudainement estimé que les animaux étaient détenus dans de mauvaises conditions. Il conteste cette appréciation et dénonce une décision opportuniste.
La porte-parole de BHK, Iveta Tonoyan, soutient au contraire que les animaux bénéficiaient d'excellentes conditions de vie et précise qu'ils ont été endormis par des spécialistes de l'Inspection de la protection de l'environnement afin de permettre leur transfert en toute sécurité.
De son côté, la municipalité d'Erevan a diffusé une vidéo confirmant que les animaux avaient été déplacés vers le zoo de la capitale à sa demande, dans le cadre des opérations d'enquête en cours.
Un climat politique particulièrement tendu
L'affaire intervient dans un contexte de fortes tensions politiques en Arménie.
Durant la campagne des élections législatives, le Premier ministre Nikol Pachinian avait régulièrement pris pour cible les principaux partis d'opposition, qualifiant le parti Arménie prospère de Gagik Tsarukyan, l'alliance Arménie forte de Samvel Karapetyan et l'alliance Arménie de l'ancien président Robert Kotcharian de « coalition à trois têtes de la guerre ». Il les accusait de vouloir compromettre le processus de paix avec l'Azerbaïdjan et promettait de s'attaquer à leurs fortunes.
L'arrestation de Gagik Tsarukyan, figure majeure des milieux économiques et politiques arméniens depuis plus de vingt ans, constitue ainsi l'un des développements les plus marquants de l'après-élections. Reste désormais à savoir si les tribunaux suivront les réquisitions du parquet en ordonnant son placement en détention et comment cette affaire influencera les rapports déjà très tendus entre le gouvernement et l'opposition.
Ani Paitjan











