Les lacunes dans le contrôle des pesticides soulèvent des questions sur la sécurité des fruits et légumes arméniens

Par Lia Avagyan
Les fruits et légumes occupent une place essentielle dans l'alimentation des Arméniens, en particulier durant l'été. Les marchés regorgent de tomates, concombres, pêches et melons cultivés localement. Mais derrière cette abondance se cache une question qui parvient rarement jusqu'aux consommateurs : dans quelles conditions ces produits sont-ils réellement cultivés?
Une étude menée en 2024 par l'Inspection de la sécurité alimentaire d'Arménie a révélé que plusieurs fruits et légumes de saison contenaient des résidus de pesticides dépassant les seuils autorisés. Si les autorités assurent que la grande majorité des produits respecte les normes sanitaires, les experts interrogés par CivilNet estiment que ces résultats mettent en lumière des faiblesses plus profondes dans la réglementation des pesticides, la formation des agriculteurs et le système de contrôle de l'État.
L'Inspection a analysé 179 échantillons de fruits et légumes de saison en 2024. Les violations les plus nombreuses ont été constatées sur des melons et pastèques cultivés dans la région de l'Ararat, où les concentrations de pesticides les plus élevées ont également été détectées.
Le dépassement des limites autorisées de résidus de pesticides dans les aliments est associé à un risque accru de cancers ainsi qu'à des maladies affectant les systèmes nerveux et endocrinien.
Le problème commence bien avant l'arrivée des produits sur les étals
Pour Babken Pipoyan, spécialiste de la défense des droits des consommateurs, les résidus excessifs de pesticides ne sont que la partie visible d'un problème beaucoup plus vaste.
«Si un agriculteur savait qu'un usage abusif des pesticides l'empêcherait de vendre sa récolte, continuerait-il à les utiliser de cette manière? Bien sûr que non», affirme-t-il. «On accuse tout le monde, sauf ceux qui sont chargés des contrôles et de mettre en place les institutions censées prévenir ces problèmes. Si les agriculteurs comprenaient réellement les conséquences de leurs pratiques, et pas seulement en théorie, ils ne le feraient pas.»
L'ancien vice-ministre de l'Agriculture, Ashot Harutyunyan, explique que de nombreux producteurs se tournent vers les vendeurs de pesticides plutôt que vers des agronomes qualifiés, faute de conseils agricoles professionnels accessibles. Les pesticides sont ainsi souvent utilisés sans réelle connaissance des doses appropriées, du moment où ils doivent être appliqués ou même de leur usage précis.
«Vous ne trouverez pas un seul spécialiste en Arménie capable d'établir correctement les doses d'application», estime-t-il. «Les gens entrent dans un magasin, montrent une feuille malade ou un parasite au vendeur et lui demandent quel produit utiliser. Parfois, même le vendeur ne le sait pas: il vend simplement ce qu'il a en stock. Voilà pourquoi nous en sommes là aujourd'hui.»
Armenak Ter-Grigoryan, doyen de la faculté d'agronomie de l'Université nationale agraire d'Arménie, considère que le problème ne concerne pas uniquement les agriculteurs, mais aussi le mode de commercialisation des pesticides.
«Lorsqu'un agriculteur achète des pesticides, il ne devrait recevoir que les produits et les quantités réellement nécessaires aux cultures qu'il exploite», explique-t-il. «Or, beaucoup en achètent bien davantage et conservent le surplus pour une utilisation ultérieure. Cela crée des risques importants.»
Un contrôle limité et un manque de traçabilité
L'Inspection de la sécurité alimentaire reconnaît que le contrôle de l'utilisation des pesticides reste particulièrement difficile. Arthur Nikoyan, responsable du département phytosanitaire de l'institution, précise que l'Inspection enregistre les pesticides importés en Arménie, mais ne dispose d'aucune compétence pour vérifier la manière dont les agriculteurs les utilisent ni pour contrôler le respect des doses recommandées. Il souligne également qu'un autre obstacle majeur réside dans l'absence de traçabilité, qui empêche souvent d'identifier l'origine des produits contaminés.
«Nous avons commencé à enregistrer les exploitants agricoles afin de constituer une base de données et de développer des mécanismes permettant de les intégrer progressivement dans le système de contrôle», explique Arthur Nikoyan. «Si l'on compare avec les pays européens, la différence ne réside pas forcément dans la taille des exploitations, mais dans une meilleure coopération entre les agriculteurs. Le regroupement des terres fait également partie des solutions.»
Pour Babken Pipoyan, les analyses en laboratoire ne suffisent pas à résoudre le problème. Selon lui, l'Arménie doit mettre en place un système de traçabilité similaire à celui déjà appliqué aux produits d'origine animale. Celui-ci permettrait de connaître l'origine des fruits et légumes, les pesticides utilisés et de vérifier que les récoltes ont été effectuées après le délai d'attente nécessaire.
«Tout comme les produits d'origine animale circulent avec les documents obligatoires, les produits agricoles devraient eux aussi être accompagnés de certificats phytosanitaires», affirme-t-il. «Si les agriculteurs savent précisément combien de temps il faut pour qu'un pesticide disparaisse d'un fruit, ils ne le récolteront pas prématurément.»

Réduire les risques passe par des changements agricoles
Certains agriculteurs estiment qu'il est possible de limiter le recours aux pesticides, à condition de modifier les pratiques agricoles.
Artush Khachatryan, fondateur de l'entreprise sociale Sareri Bariq, explique que l'utilisation excessive de pesticides finit par dégrader la principale ressource des agriculteurs : leurs sols.
«L'utilisation excessive de produits chimiques détruit les bactéries et les champignons bénéfiques présents dans le sol, qui perd progressivement sa vitalité», explique-t-il.
«Les pesticides facilitent le travail des agriculteurs à court terme, mais les dégâts sont considérables et persistent pendant des années.»
CivilNet a également interrogé le ministère arménien de la Santé afin de savoir si le système actuel protège efficacement la population contre une exposition excessive aux pesticides. Dans une réponse écrite, le ministère a indiqué qu'il n'était pas habilité à évaluer ce niveau de protection et a renvoyé la question vers l'autorité gouvernementale compétente.
Les experts s'accordent néanmoins sur plusieurs recommandations pratiques à destination des consommateurs. Le lavage des fruits et légumes permet d'éliminer une partie des résidus de pesticides, mais pas la totalité. Ils recommandent également d'adopter une alimentation variée plutôt que de consommer en grande quantité un seul type de fruit ou de légume, afin de limiter une exposition répétée aux mêmes substances chimiques.
Au final, ils estiment que la responsabilité de garantir la sécurité alimentaire incombe avant tout au système de régulation de l'État, et non aux consommateurs. Un contrôle plus efficace, un meilleur accompagnement des agriculteurs et un véritable système de traçabilité contribueraient bien davantage à réduire les risques liés aux pesticides que le simple fait de demander aux consommateurs de repérer eux-mêmes les produits potentiellement dangereux.










