Moscou se dit prêt au dialogue avec Erevan, mais maintient ses restrictions sur les produits arméniens

La Russie se dit prête à un « dialogue constructif » avec l’Arménie, alors que les restrictions imposées depuis plusieurs mois aux produits arméniens continuent de frapper agriculteurs, exportateurs et entreprises du secteur agroalimentaire.
Le vice-Premier ministre russe Alexeï Overtchouk a assuré que Moscou était disposé à discuter avec Erevan, tout en estimant que certains problèmes persistaient du côté arménien. Dans une interview accordée à la chaîne Telegram « Yunachev Live », il a notamment évoqué les difficultés rencontrées dans l’exportation de fruits arméniens vers la Russie et les manifestations d’agriculteurs qui peinent désormais à écouler leur production.
Selon Overtchouk, la ministre russe de l’Agriculture, Oksana Lout, a récemment rencontré le ministre arménien de l’Économie et lui a signalé les problèmes constatés par Moscou. Elle aurait insisté sur le respect des exigences en matière de contrôle phytosanitaire.

« Ce n’est pas une question de qualité », a affirmé Overtchouk, expliquant que les autorités russes avaient détecté « différentes maladies » dans les produits concernés.
Cette nouvelle déclaration intervient alors que le différend commercial entre Erevan et Moscou dure depuis le printemps et touche désormais une partie importante des exportations agricoles arméniennes.
Des restrictions qui se sont étendues progressivement
Le Rosselkhoznadzor, le service fédéral russe chargé de la surveillance vétérinaire et phytosanitaire, a commencé en mai à imposer progressivement des restrictions sur les marchandises provenant d’Arménie.
Les premières mesures ont notamment concerné les fleurs, les légumes, les baies et certains fruits. La liste s’est ensuite considérablement élargie : raisins, pommes de terre, fruits secs et de nombreux autres produits végétaux ont été concernés.
Depuis le 12 juin, les restrictions couvrent la quasi-totalité des produits d’origine végétale réglementés provenant d’Arménie, à l’exception notamment des conserves. Certaines entreprises arméniennes produisant du poisson, des produits de la pêche ou de l’eau ont également été touchées.
Pour Moscou, l’explication reste sanitaire. Le Rosselkhoznadzor affirme avoir constaté des violations des exigences phytosanitaires et vétérinaires lors de contrôles de marchandises arméniennes.
La position défendue par Overtchouk s’inscrit donc dans cette même ligne : les restrictions ne seraient pas une sanction contre Erevan mais une conséquence de problèmes qui doivent être réglés par les autorités et producteurs arméniens.
Erevan conteste de plus en plus ouvertement la version russe
Côté arménien, la lecture est très différente.
Le gouvernement a d’abord tenté de régler le problème par le dialogue. Fin juillet, Nikol Pachinian avait directement abordé la question avec Vladimir Poutine, demandant au président russe d’intervenir pour permettre une reprise normale des exportations.

Erevan estime notamment que certaines restrictions sont incompatibles avec les règles de l’Union économique eurasiatique (UEE), dont l’Arménie et la Russie sont membres et qui prévoit en principe la libre circulation des marchandises entre ses États membres.
Mais le discours du Premier ministre arménien s’est depuis considérablement durci.
Le 24 août, devant l’Assemblée nationale, Nikol Pachinian a directement lié les restrictions commerciales à la situation politique en Arménie. Il a accusé des membres de l’opposition arménienne d’avoir encouragé certains cercles russes à exercer une pression économique sur le pays afin d’alimenter le mécontentement et de favoriser un changement de pouvoir.
Une accusation particulièrement grave, qui n’a toutefois pas été accompagnée, lors de cette intervention, d’éléments publics permettant de l’étayer.
Le gouvernement affirme parallèlement que cette crise doit pousser l’Arménie à accélérer la diversification de ses marchés d’exportation. Un objectif stratégique, mais beaucoup plus difficile à réaliser dans l'urgence.
Des pêches qui ne trouvent plus preneur
Car pour les producteurs, la question est immédiate.
La Russie reste de très loin le principal débouché extérieur de l’agriculture arménienne. Plus de 90 % des exportations agricoles concernées sont traditionnellement destinées au marché russe.
Lorsque cette porte se ferme brutalement, les conséquences se font sentir presque immédiatement dans les villages.
À la mi-août, des producteurs de Khanjyan et Hatsik, dans la région d’Armavir, ont ainsi bloqué la route reliant Armavir à Erevan. Ils dénonçaient l’impossibilité d’écouler normalement leur récolte de pêches.
Les prix proposés par les acheteurs étaient tombés autour de 100 drams le kilo, alors que certains producteurs estimaient devoir obtenir au moins 150 drams pour couvrir leurs coûts.
Et contrairement à d’autres marchandises, les fruits frais n’attendent pas que Moscou et Erevan trouvent un compromis. Une pêche qui n’est pas vendue aujourd’hui peut être invendable quelques jours plus tard.

Toute une chaîne économique fragilisée
La crise ne touche donc pas uniquement les propriétaires de vergers.
Autour de l'agriculture gravite toute une économie : ouvriers saisonniers chargés de la récolte, chauffeurs, transporteurs, entreprises de conditionnement, chambres froides, intermédiaires, exportateurs ou encore usines de transformation.
Lorsque les exportateurs réduisent leurs achats faute de débouché russe, la pression se transmet à l'ensemble de cette chaîne. Les producteurs vendent moins cher ou ne vendent pas du tout, les besoins en main-d'œuvre diminuent et les transporteurs perdent des commandes.
Les régions agricoles d’Armavir et d’Ararat sont particulièrement vulnérables à ce type de choc.
Les pisciculteurs aussi touchés
Le problème dépasse d’ailleurs largement les fruits et légumes.
En juillet, des propriétaires et salariés d’exploitations piscicoles ont manifesté devant le siège du gouvernement à Erevan. Plusieurs entreprises du secteur, fortement dépendantes des exportations vers la Russie, se sont retrouvées confrontées à des difficultés similaires.
Les professionnels ont demandé au gouvernement des mesures d’urgence, notamment pour faciliter la vente de leur production sur le marché intérieur et alléger temporairement certaines charges financières.

Trouver de nouveaux clients en Europe, au Moyen-Orient ou ailleurs ne se fait pas en quelques semaines. Il faut obtenir les certifications nécessaires, créer des réseaux commerciaux, organiser de nouvelles chaînes logistiques et, surtout, trouver des marchés capables d'absorber les volumes auparavant expédiés vers la Russie.
Le gouvernement tente d’amortir le choc
Face aux difficultés des producteurs, Erevan a mis en place des mécanismes de soutien destinés à encourager les exportations vers d’autres destinations.
Des subventions ont notamment été prévues pour plusieurs fruits : 200 drams par kilo pour les abricots, 250 drams pour les prunes, pêches et nectarines et 400 drams pour les cerises. Des mécanismes de soutien concernent également certains autres produits exportés.
L’objectif est clair : rendre financièrement possible l’expédition vers des marchés plus éloignés, alors que le marché russe bénéficiait jusque-là d’un avantage géographique, logistique et commercial considérable.
La diversification pourrait cependant prendre des années. La Banque centrale arménienne a estimé que les secteurs concernés par les restrictions russes représentent entre 1 et 1,5 % du PIB du pays.
Un différend sanitaire… dans un contexte très politique
Reste une question difficile à évacuer : pourquoi ces restrictions interviennent-elles maintenant?
Moscou affirme qu’elles reposent sur des problèmes phytosanitaires et vétérinaires concrets. Overtchouk répète que la Russie veut dialoguer et demande à l’Arménie de corriger les défaillances constatées.
Erevan, lui, voit de plus en plus derrière ces mesures une dimension politique.
Le différend intervient en effet au moment où les relations russo-arméniennes traversent une crise profonde. L’Arménie a gelé sa participation aux activités de l’OTSC, considérablement réduit sa coopération militaire avec Moscou et accéléré son rapprochement avec l’Union européenne. Nikol Pachinian a par ailleurs annoncé que son gouvernement comptait prochainement entamer le processus visant à déposer une demande officielle d’adhésion à l’UE.
Personne
Organisation
Ani Paitjan









