Élections du CCAF : un premier pas démocratique, des enseignements politiques, et des défis à relever

Par Tigrane Yegavian
Les élections internes du Conseil de coordination des organisations arméniennes de France (CCAF) ont suscité, comme souvent, leur lot de polémiques. Certaines voix, marginales mais bruyantes sur les réseaux sociaux, se sont empressées de contester la légitimité et la représentativité de l’institution. Cette critique mérite d’être examinée sereinement, chiffres et faits à l’appui.
D’abord ce chiffre: 1587. C’est le nombre d’inscrits au CCAF qui ont pu voter sur une plateforme sécurisée en ligne après avoir déboursé la somme de dix euros, faut-il le rappeler. C’est un chiffre modeste, mais un tournant réel. Rapporté à une population estimée à environ 500 000 Français d’origine arménienne, le chiffre peut paraître dérisoire. Mais cette comparaison est trompeuse et intellectuellement peu rigoureuse. Ce nombre est déjà supérieur à celui des adhérents de la plupart des associations arméniennes en France, y compris des structures historiques. Surtout, il s’agit de 1 587 personnes ayant accompli une démarche volontaire: inscription nominative, cotisation, participation à un scrutin concurrentiel. À l’échelle de la diaspora arménienne de France, c’est une première. Il ne chiffre augmentera si la nouvelle gouvernance du CCAF démontre sa capacité à être davantage inclusive, efficace et porteuse de sens et de projets. N’en déplaise aux esprits chagrins, la structuration démocratique d’une diaspora ne se décrète pas : elle se construit dans le temps.
Il convient également de saluer l’effort des deux listes en présence, qui ont fait campagne, présenté des orientations, débattu et accepté le verdict des urnes. Dans une diaspora souvent traversée par des réflexes de fragmentation, cet exercice démocratique mérite d’être reconnu.
Au-delà des divergences politiques, les deux listes partageaient un objectif commun: le renforcement du CCAF comme outil collectif de représentation, de plaidoyer et de coordination. C’est un acquis politique en soi.
Ce que disent réellement les résultats
Les résultats livrent par ailleurs un enseignement politique clair: contrairement à une idée souvent avancée, il n’existe pas en France de “majorité silencieuse” soutenant la politique actuelle du gouvernement arménien dirigé par Nikol Pachinian. La victoire de la liste Unis pour l’Arménie, clairement critique à l’égard des choix politiques actuels d’Erevan, confirme que, du moins parmi les Arméniens de France mobilisés et organisés, cette ligne reste largement contestée. Cela ne signifie pas une homogénéité d’opinions, mais cela invalide le discours selon lequel la diaspora française serait majoritairement alignée sur le pouvoir en place en Arménie. Reste à voir comment la liste Unis pour l’Arménie sera en mesure de bien faire le distinguo entre soutien à la République d’Arménie et refus de s’aligner aveuglément sur tout ce qui peut toucher à des thèmes pan-arméniens (question de l’Artsakh, génocide, et dialogue arméno-turc). Exercice extrêmement périlleux pavé d’embûches tant le risque d’instrumentalisation et d’ingérence est toujours là.
Pour autant, le scrutin n’autorise aucun triomphalisme. La liste arrivée en deuxième position devra être pleinement intégrée au fonctionnement du CCAF. Elle incarne, notamment à travers la figure de François Devedjian, une forme de renouvellement générationnel et sociologique du monde franco-arménien. Nouveau venu dans les cercles institutionnels arméniens, il porte des idées et des sensibilités qui devront être entendues. La crédibilité du nouveau bureau du CCAF dépendra largement de sa capacité à composer avec cette diversité, à éviter toute tentation hégémonique et à transformer la pluralité en richesse politique.
Enfin, cette campagne a aussi révélé ses limites. Ce qui a manqué, de part et d’autre, d’abord un débat de fond sur l’identité franco-arménienne dans un contexte en mutation accélérée, la question épineuse de l’intégration des Français originaires d’Arménie, grands absents (à peu d’exception près) de cette campagne. Et d’un véritable projet structurant pour la diaspora. Un projet éducatif ambitieux, d’abord. Les Français d’origine arménienne ont un besoin urgent de montée en compétences, de formation, de transmission linguistique, historique et civique, afin de faire face aux défis contemporains – qu’ils soient géopolitiques, culturels ou informationnels. Un projet émancipé, ensuite, des fractures internes de la société arménienne. La diaspora ne peut être le simple réceptacle des divisions importées d’Erevan. Elle doit se penser comme un espace autonome, avec ses propres priorités, ses propres responsabilités et son propre agenda. Enfin, un projet qui rappelle une évidence trop souvent oubliée : les structures doivent primer sur les égos.
Lorsque les ambitions personnelles prennent le pas sur l’intérêt collectif, l’échec est assuré. L’histoire diasporique arménienne est riche d’enseignements à cet égard.
Un processus à consolider, non à saboter
Malgré ses imperfections, le processus électoral du CCAF marque une avancée. Il témoigne d’une volonté de structuration, de transparence et de responsabilité. Le fragiliser par des campagnes de dénigrement permanentes revient à affaiblir l’un des rares outils collectifs dont dispose aujourd’hui la diaspora arménienne de France. La structuration est en marche.
Elle progresse lentement, parfois maladroitement, mais concrètement. Et l’histoire montre que, dans la durée, ce sont toujours les forces capables de fédérer, de construire et de durer qui l’emportent sur les entrepreneurs de division. C’est à cette épreuve du temps que le nouveau CCAF est désormais confronté.
Tigrane Yegavian










