Le 7 juin dernier, l'Arménie a voté. Pour la première fois depuis 2017, ce n'était pas un scrutin anticipé mais un cycle électoral ordinaire, marqué après une législature entière affectée par la perte totale du Haut-Karabakh en septembre 2023, l'exode de la quasi-totalité de sa population arménienne, un accord de paix signé avec Bakou en août 2025 sous l'égide de Washington, et un réalignement géopolitique accéléré vers l'Union européenne et l'OTAN. De ce point de vue, la normalisation du calendrier électoral est en soi un fait notable. Mais elle ne dit rien, ou presque, des leçons que l'Arménie a (ou n'a pas) tirées de sa défaite de 2020.
L'état des forces
Les résultats sont sans ambiguïté dans leur hiérarchie, plus discutables dans leur signification. Le Contrat civil de Nikol Pachinian recueille, selon le dépouillement intégral des bureaux de vote, un peu moins de 50% des suffrages (autour de 49,8%), ce qui lui assure 72 sièges sur 107, une majorité absolue qui lui permet de gouverner seul, mais pas la majorité qualifiée nécessaire pour faire adopter les amendements constitutionnels que Bakou exige comme préalable à la normalisation définitive des relations bilatérales. Le parti au pouvoir a d'ailleurs obtenu, en valeur absolue, davantage de voix qu'en 2021, ce qui interdit d'expliquer ce résultat par la seule fragmentation adverse. Cela veut dire qu’il y a une base électorale réelle, et pas seulement un effet d'aubaine.
Derrière lui, le paysage de l'opposition reste celui d'une mosaïque sans projet commun. L'alliance portée par l'oligarque russo-arménien Samvel Karapetian, assigné à résidence depuis 2025 dans le cadre d'accusations de complot visant à usurper le pouvoir qu'il rejette, arrive en deuxième position, avec environ 21 à 23% des voix et une grosse vingtaine de sièges. Une autre formation, associée à l'ex-président Robert Kotcharian, complète le tableau, sous le seuil électoral mais représentée au Parlement grâce à la clause arménienne garantissant la présence d'au moins deux forces d'opposition à l'Assemblée. Dix-neuf listes s'étaient présentées, contre vingt-sept en 2021. Le paysage se resserre, mais ne se renouvelle pas. Force est de constater qu’aucune force nouvellement constituée, aucun courant explicitement programmatique sur les questions de réforme de l'État, de justice transitionnelle post-2020 ou de refonte des services de sécurité, n'ont émergé. La compétition électorale s'est presque entièrement organisée autour d'un seul clivage: pour ou contre l'arrimage à l'Occident, pour ou contre la rupture avec Moscou. D’où la question suivante: cette polarisation russo-occidentale a-t-elle, paradoxalement, fait du bien à la démocratie arménienne?
Une démocratie sous tutelle informationnelle, pas une démocratie consolidée
Sur le strict plan procédural, le bilan est plutôt favorable. La participation a atteint près de 59%, un record depuis l'indépendance pour ce type de scrutin, loin devant les 49,4 % de 2021. La mission électorale de la Francophonie, conduite par Philippe Courard, a jugé que le vote s'était déroulé «dans le calme et la discipline», conformément aux textes en vigueur. Il faut le noter sans ironie, voilà un pays qui vient de perdre une guerre, un territoire historique et la quasi-totalité de sa diaspora artsakhiote en quatre ans, qui a su organiser un scrutin pluraliste, disputé, et accepté par tous comme tel, y compris par une opposition pourtant très hostile au pouvoir.
Mais ce satisfecit procédural masque deux phénomènes plus inquiétants. D'abord, la campagne s'est déroulée sous une pression sécuritaire significative: près de deux cents personnes interpellées le jour du silence électoral pour infractions à la législation, une perquisition contestée du quartier général d'«Arménie forte» à Gumri, des accusations mutuelles d'ingérence, Moscou dénonçant des pressions occidentales et une répression de l'opposition par la voix de Maria Zakharova, Erevan et Bruxelles dénonçant en retour des opérations d'influence russes pilotées notamment par Sergueï Kirienko. Ensuite, et plus fondamentalement, le débat public arménien s'est trouvé, une fois de plus, capté par un axe géopolitique binaire entre Moscou ou Bruxelles, au point que les questions de gouvernance interne, de responsabilité politique pour 2020 et 2023, de réforme institutionnelle, en sont presque absentes. Vladimir Poutine est allé jusqu'à menacer, en mai 2026, l'Arménie d'un «scénario ukrainien»: la guerre informationnelle ne sert plus seulement de toile de fond, mais structure littéralement l'offre politique disponible aux électeurs.
Une démocratie qui vote massivement, mais dont le clivage central est dicté de l'extérieur, n'est pas nécessairement une démocratie qui se renforce, elle peut tout aussi bien être une démocratie qui externalise sa délibération. Le pluralisme formel, constitué par l’existence de plusieurs partis en lice, une élection disputée, une alternance possible en théorie.... Tout cela coexiste avec un rétrécissement de l'espace de discussion proprement arménien sur ce qui a structurellement failli en 2020 et 2023.
Le cercle vicieux de 2020, toujours pas refermé
De parution récente, l’ouvrage collectif Defeat: Documenting the Karabagh War of 2020 (Gomidas Institute, 2026), dirigé par Achot Voskanian, Karen Haroutiounian, Vicken Cheterian, Mkrtich Karapétian et Hayk Hovhannissian, repose sur une série d'entretiens structurés menés en 2024 auprès de trente-et-un responsables politiques et militaires arméniens de premier plan ayant pris part au conflit, parmi lesquels Nikol Pachinian lui-même, l'ex-président Serge Sarkissian, le commandant de l'armée de défense de l'Artsakh Samvel Babayan, et l'ex-ministre de la Défense Seyran Ohanyan. Quatre-vingts questions ouvertes, une analyse confiée à Vicken Cheterian, une chronologie détaillée : c'est l'enquête la plus systématique disponible à ce jour sur les ressorts internes de la défaite des 44 jours. Sa conclusion ne porte pas tant sur l'écrasante supériorité technologique azerbaïdjanaise, bien réelle et largement documentée par ailleurs, que sur l'impéritie structurelle des élites civiles et militaires, arméniennes comme artsakhiotes. Ce qui revient en filigrane, c’est l’absence de sens de l’État, des services de renseignement défaillants, de l’administration et des institutions incapables de résister aux alternances politiques et de capitaliser sur une mémoire organisationnelle au-delà des hommes en place. C'est un diagnostic d'effondrement institutionnel, pas seulement militaire.
Or rien, dans le scrutin du 7 juin, ne permet d'affirmer que ce diagnostic est en voie d'être dépassé. Trois indices, au contraire, suggèrent sa persistance.
Le premier est la personnalisation continue du pouvoir, des deux côtés de l'échiquier. Face à un Premier ministre en place depuis 2018 et jamais réellement confronté à une alternative programmatique crédible, l'opposition reste structurée autour de figures : un oligarque assigné à résidence, un ex-président contesté, et non autour de projets de refondation institutionnelle. C'est la reproduction, sous une forme nouvelle, de la même logique de rivalités personnelles que le livre identifie comme l'un des facteurs de la paralysie décisionnelle de 2020.
Le deuxième est l'affaire du « complot » de juin 2025, qui a précédé et pesé sur toute la campagne, Mgr Bagrat Galstanian et Samvel Karapetian comptant parmi les mis en cause, dans un dossier impliquant, selon l'accusation, plus d'un millier de personnes recrutées depuis janvier 2025. Que l'on retienne la version officielle d'un complot effectivement déjoué, ou que l'on s'interroge, comme une partie de la presse indépendante et de l'opposition, sur l'instrumentalisation judiciaire d'un rapport de forces politique, l'épisode révèle dans les deux cas la même chose: une gestion des crises de pouvoir par l'arrestation et la judiciarisation des rivaux, plutôt que par des mécanismes institutionnels stabilisés et acceptés par tous. C'est exactement le type de fragilité (services de sécurité instrumentalisés ou inefficaces, absence d'arbitrage institutionnel neutre...) que pointe le livre à propos de 2020.
Le troisième, enfin, est l'absence persistante de la diaspora — non pas de son discours, omniprésent dans la douleur du deuil artsakhiote, mais de son inscription institutionnelle. La loi électorale arménienne n'autorise aucun vote à distance: il faut être physiquement présent sur le territoire pour voter. Une diaspora politiquement et financièrement considérable, traumatisée au premier chef par la chute de l'Artsakh, reste donc structurellement extérieure au processus qui décide de l'avenir du pays qu'elle prétend défendre. Aucune des dix-neuf listes en lice n'a fait de cette articulation entre la diaspora et l'État un axe de campagne. C'est l'angle mort le plus révélateur: le livre de Voskanian et Cheterian documente combien l'absence de sens de l'État a coûté à l'Arménie en 2020; le scrutin de 2026 montre que cette même absence de sens de l'État continue d'empêcher de penser la diaspora comme un acteur stratégique à part entière, et non comme une simple ressource de financement ou de lobbying à mobiliser de l'extérieur.
Quelles leçons retenir?
La leçon n'est donc pas que l'Arménie a raté son rendez-vous démocratique. Le scrutin du 7 juin a été disputé, pluraliste, accepté, et la participation record témoigne d'un engagement citoyen réel. Mais la leçon est plus inconfortable. La régularité procédurale d'une élection ne suffit pas à mesurer la consolidation d'une démocratie, surtout lorsque le clivage qui structure l'offre politique est largement façonné depuis l'extérieur, par une guerre informationnelle russo-occidentale dont l'Arménie est davantage le terrain que l'arbitre.
Tant que la compétition politique arménienne continuera de s'organiser autour du seul choix de camp géopolitique, et non autour de la reconstruction des capacités d'État que la défaite de 2020 a si cruellement exposées, avec l’absence de services de renseignement, d’administration résiliente, l’absence d’articulation stratégique avec la diaspora..., le pays restera prisonnier du même cercle vicieux. Le vote du 7 juin n'en marque pas la sortie. Il en confirme, une fois de plus, la persistance.
Tigrane Yegavian











