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La responsabilité de l’Eglise pour le salut de l’Etat

La responsabilité de l’Eglise pour le salut de l’Etat

Par Tigran Yegavian

En ce printemps 2024, l’Arménie vit les heures les plus graves et décisives de son histoire en tant qu’Etat souverain indépendant.  

Depuis bientôt quatre ans, l’Arménie et la nation arménienne subissent une interminable descente aux enfers. Le pire des scénarios se produit et se décline à tous les niveaux de la société : défaite, deuil, amputations territoriales, démographie déclinante, incapacité des élites à se relever du désastre et montrer l’exemple.

Aussi l’Arménie fait les frais d’une gestion calamiteuse du pouvoir par ses dirigeants successifs et des circonstances géopolitiques aggravantes. La voici à présent menacée dans son existence.

L’espace arménien s’est rétréci comme peau de chagrin. Le tandem turco-azéri, épaulé discrètement (mais pas pour les mêmes raisons) par la Russie, poursuit sa politique d’anéantissement de la civilisation arménienne.  

Le récent accord sur le tracé frontalier dans le Tavush, salué par les chancelleries occidentales et la Turquie, a suscité un sursaut national parti de cette région septentrionale de l’Arménie, d’où est également originaire le Premier ministre Nikol Pachinian. Peut-on se féliciter de ce mouvement et y voir la promesse d’un nouveau réveil national contre le projet panturquiste? 

L’homme providentiel?

Primat du diocèse du Tavush de l’Eglise arménienne apostolique, Mgr Bagrat Galstanyan, titulaire de la double nationalité arménienne et canadienne, s’est érigé en figure de la contestation. Le voici perché en homme providentiel animé rassemblant une foule croissante autour de sa personne. Il prône une attitude de résistance face au discours basé sur une idée de la paix à tout prix porté par le gouvernement. Il a fait le choix d’un discours aux accents martiaux pour revigorer le moral de la nation, un discours de résistance mêlant patriotisme sentimental, spiritualité et appel à la désobéissance. Son charisme d’un gourou indien exacerbé par le port de la soutane blanche, renforce sa popularité, exalte l’enthousiasme, suscite l’espoir et l’idéal d’une renaissance. D’un autre côté, il suscite un air de déjà vu quand on se remémore la marche de Nikol Pachinian et de ses compagnons, entamée de Gumri à Erevan au printemps 2018.

Que nous révèle ce phénomène et, en filigrane, les vulnérabilités structurelles de l’Arménie?

Tout d’abord qu’il n’est pas porteur d’un projet politique, d’une feuille de route et d’une véritable stratégie réaliste. C’est là le drame de la défaite de l’Arménie, une défaite de ses élites, incapables de se fédérer autour d’un dénominateur commun, incapable de transgresser son égo ni faire preuve d’autocritique. 

De toute évidence cette période de turbulences dans laquelle nous entrons est riche en enseignements mais ouvre aussi une nouvelle boîte de pandore. 

C’est là le deuxième point du phénomène “Bagrat Srpazan”.  Car son action ravive une question étouffée depuis l’indépendance de la République d’Arménie, à savoir l’épineuse question de la relation Eglise - Etat. Il n’existe pas en Arménie un régime de concordat entre ces deux institutions. 

Selon l’article 18 de la constitution arménienne, 

1. La République d'Arménie reconnaît la Sainte Eglise apostolique arménienne pour sa mission exceptionnelle d'Eglise nationale dans la vie spirituelle du peuple arménien, son rôle dans le développement de la culture nationale et la préservation de l'identité nationale. 

2. Les relations de la République d'Arménie et de la Sainte Eglise apostolique arménienne peuvent être réglées par la loi. 

Un tel article accorde un espace d’interprétation suffisamment large pour laisser le flou dominer les parties. A ce jour, les relations entre le pouvoir politique et spirituel ont été régies par une règle tacite de non-interférence mutuelle dans les affaires de chacun.  

Mais la révolution de velours de 2018 a brisé l’équilibre. Le nœud du problème n’étant pas de nature politique mais économique. En l’absence de concordat, l’Eglise arménienne apostolique continue de percevoir des dons, et des revenus de ses diverses activités mais ne paie toujours pas d’impôts ni de taxes à l’Etat arménien. Pour Nikol Pachinian et son équipe, le temps semble venu à un réexamen de cette relation. 

Eglise et corruption

Toujours est-il que le catholicos Garéguine II a de bonnes raisons d’appuyer aussi discrètement que possible l’évêque du Tavush dans son combat.

Le Catholicos Garéguine II est loin de faire l’unanimité depuis son élection en date du 27 octobre 1999, jour de la tuerie du Parlement. Lors du nettoyage ethnique de l’Artsakh, il s’est abstenu de se rendre sur place à Goris au chevet des malheureux fidèles de son Église, rescapés de la famine et de la guerre. Une absence pour le moins regrettable. Ses appels à la démission de N. Pachinian et la détérioration de ses relations avec le pouvoir politique masquent le fond d’une question de mésentente autour de la gestion des biens matériels de l’Eglise. 

Sans parler que le capital de légitimité et de respectabilité de l'Église a été par le passé terni par de nombreux cas de corruption entachant plusieurs membres du haut clergé à l’instar de Mgr Navasard Kchoyan, primat du diocèse de l’Ararat . Et que dire du scandale financier ayant entaché le propre Mgr Bagrat lorsque ce dernier était primat du diocèse du Canada en 2013? Année où le primat ne fut pas reconduit à sa charge par la décision de l’assemblée diocésaine du Canada, peu de temps avant qu’il ait été accusé d’avoir tenté de mettre en gage la cathédrale Saint Grégoire l’Illuminateur de Montréal contre de l’argent.  

Cité dans le dossier des Panama papers, et violemment critiqué par une partie du bas clergé en 2018 dans le sillage de la révolution de velours, Garéguine II sait peut-être que ses jours sont comptés et que son trône peut vaciller. Ses détracteurs lui reprochent son autoritarisme, sa cupidité, son népotisme et son clientélisme. 

Pour la première fois donc, à la faveur du mouvement de résistance à de nouveaux renoncements de manière unilatérale dans le Tavush, le chef de l’Eglise arménienne offre au pouvoir politique l’occasion sans précédent depuis l’indépendance d’interférer ouvertement dans les affaires internes de l’Eglise. Si bien que des éléments restent encore mystérieux. Tout porte à croire qu’un bras de fer est engagé entre l’Eglise et le pouvoir. Une confrontation qui n’aura d’autre issue que d’affaiblir considérablement une Arménie déjà exsangue et meurtrie. Une Arménie où ni les Artsakhtsis, ni les Diasporiques, ni les Anciens ou les « autres », sont la bienvenue pour prendre part à l’effort de défense et de reconsolidation nationale. 

Vaincre le démon de la division 

On aurait pu penser à la promesse d’un nouveau réveil. Les Arméniens sont un peuple suffisamment sentimental pour se laisser envoûter par les sirènes des faux prophètes. L’épisode de la révolution de velours a laissé déjà suffisamment de séquelles pour une réédition dans un scénario encore plus loufoque. Le voici bien lointain, le temps où en 1918, alors que les troupes turques se massaient pour attaquer Erevan et rayer la petite Arménie du Caucase de la carte où le catholicos Georges V Soureniants appela à la résistance depuis le Saint Siège d’Echmiadzine. Tout porte à croire qu’en l’absence d’élites civiles porteuses d’un discours unitaire, l’Eglise doit à son tour prendre son courage à deux mains, taire les querelles d’antan et appeler à la formation d’un gouvernement d’unité nationale, un cabinet de guerre à la hauteur des défis auquel fait face l'État et la nation. Pour cela, le catholicos Garéguine n’a qu’à répondre favorablement à la main tendue en signe de solidarité fraternelle par le catholicos de la Grande Maison de Cilicie Aram Ier. Appel maintes fois réitéré dans le sillage des cérémonies de commémoration du génocide. Qu’ensemble les deux Catholicos puissent se rendre à Erevan et convaincre le pouvoir exécutif d’ouvrir une porte au dialogue pour qu’enfin de vraies compétences humaines, jugées sur le talent et non sur l’allégeance, puissent prendre en main les destinées du pays.

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