Ces dernières semaines ont vu les tensions s’aggraver aussi bien autour qu’au sein du territoire de la République d’Arménie. La guerre ouverte entre le pouvoir et l’Eglise nationale, l’absence de volonté d’ouvrir un dialogue exige, pour crever l’abcès, de fixation qui pollue la relation floue entre l'Église et l’État, le contexte sécuritaire défavorable à l’Iran et par ricochet à l’Arménie, qui pousse le Premier ministre à rechercher un accord de paix à tout prix et au plus vite avec le tandem turco-azerbaïdjanais... autant de signaux inquiétants qui confirment une accélération de l’histoire, comme dynamique autodestructrice.
Alors où l’on fête l’anniversaire de la Constitution, l’idéal de construction d’un État souverain se dissipe dans les nimbes de la contradiction. D’une part, le 19 juin, le Premier ministre a laissé croire en sa volonté de recouvrer la souveraineté énergétique à la suite de sa décision de nationaliser le réseau électrique détenu jusque-là par l’oligarque arméno-russe Samvel Karapetian. Et de l’autre il s’est déroulé à Istanbul une rencontre en catimini le 20 juin, en marge de la visite de N. Pachinian, entre le ministre arménien de l’Administration territoriale et des Infrastructures, David Khudatyan et son homologue turc, Alparslan Bayraktar, ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles. Un manque de transparence qui peut laisser pantois et ouvrir la porte à de multiples spéculations sur les intentions du gouvernement arménien vis-à-vis de la place que prendront les entreprises turques dans les secteurs économiques clés du pays une fois les frontières ouvertes entre les deux voisins.
Remplacer les Russes par les Turcs ?
Les opposants agitent le péril comme un chiffon rouge. Les pro gouvernementaux se félicitent de desserrer l’étau impérialiste russe sans voir plus loin que l’horizon d’une illusoire prospérité. Et pendant ce temps le pays s’enfonce dans l’abîme.
L’épineuse question de la souveraineté économique devrait nous faire rappeler que, selon Armstat, le commerce extérieur arménien de janvier à mai dernier à chuté de 49% en comparaison à l’année précédente; les exportations ayant baissé de 57,4% et les importations de 42%. Une situation qui peut s’expliquer par le fait que la Russie, toujours sous sanctions, ait réorienté son commerce vers l’Asie. En effet, pourquoi importer des produits européens via l’Arménie qui en fait sont fabriqués en Chine? Pourquoi importer des diamants polis en Arménie si la Russie dispose de ses propres ateliers? Pourquoi enfin parler de diversification côté arménien, si 47% des exportations vont toujours vers la Russie (dont 65% des produits agricoles) ? Des chiffres sans commune mesure avec la part de l’UE dans le commerce extérieur (7,5%) où les critères d’exigence sont bien plus draconiens. Rappelons enfin que les 65% des exportations de l’Arménie ne représentent que 3% des importations de la Russie, qui peut plus aisément changer de fournisseur et se passer de l’Arménie, l’inverse n’est pas encore le cas. Et pendant ce temps, alors que les relations entre Bakou et Moscou se tendent, l’armée russe élargit sa présence militaire en Arménie en augmentant ses effectifs dans la base de Gumri à en croire une source officielle ukrainienne.
Un coup d’ État ou un tour de vis ?
Depuis la fin 2020 et surtout depuis l’agression militaire azerbaïdjanaise de septembre 2022, l’Arménie se libanise, c’est-à-dire qu’elle est devenue une caisse de résonance des conflits entre forces pro occidentales et pro russes. Si la thèse du coup d’État a été relayée par les médias occidentaux, pour de nombreux observateurs avisés, elle peine à convaincre tant les accusés -ecclésiastiques et laïcs – semblent tout droit sortis d’un mauvais film policier des années 1970. De plus l’opposition agit en rangs dispersés et semble bien incapable d’offrir une offre politique crédible, tandis que le gouvernement pris de paranoïa voit des agents russes chez quiconque ose le critiquer. La polarisation entre pro et anti russe paralyse tout effort affranchi du dogme de la pensée unique, une alternative politique peine à émerger. A Erevan les espions de tous poils pullulent tandis que la guerre larvée entre l'Église et l’État semble jeter un épais voile sur d’autres enjeux de nature existentielle, affaiblissant au passage une Arménie chaque jour moins souveraine, moins indépendante et toujours plus éloignée de la diaspora et de son immense potentiel humain et matériel. Une diaspora qui n’est pas consultée, ni en mesure de jouer le moindre rôle tant ses structures accusent un décalage abyssal par rapport aux réalités de l’Arménie.
Le prix de l’émigration de masse
L’Arménie qui, à l’évidence, paie le prix du mépris ahurissant de ses dirigeants post indépendance pour le bien commun ; des dirigeants toutes couleurs confondues qui ont cannibalisé leur peuple, préférant l’enrichissement personnel à l’urgence vitale de freiner cette funeste hémorragie démographique, une émigration de masse qui ne s’est pas tarie et qui malheureusement se poursuit encore. Une émigration de masse à l’origine de toutes les défaites mais aussi de l’incurie d’une classe politique, puisque dans de nombreux cas, ce sont les meilleurs qui partent, et les médiocres qui restent. Tant qu’Erevan n’aura pas mis en place une ambitieuse politique de repeuplement, les élites politiques seront encore loin, très loin d’être à la hauteur des enjeux d’un pays qui met son existence en jeu à chaque faux pas.
Tigrane Yegavian











