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L’Arménie peut-elle vraiment compter sur la Russie ?

L’Arménie peut-elle vraiment compter sur la Russie ?

Par Tigran Yegavian

La relation arméno-russe repose sur un siècle d’histoire faite d’alliances forcées, de dépendance stratégique et d’abandons répétés. Alors que le système de sécurité régional s’effondre et que l’Azerbaïdjan accentue sa pression militaire, la question se pose avec une acuité nouvelle : la Russie est-elle encore un partenaire fiable pour l’Arménie ?

La question paraît ancienne, presque usée, mais elle revient aujourd’hui avec une force inédite. L’histoire arméno-russe est traversée d’« illusions réciproques » : l’Arménie a longtemps projeté sur la Russie un rôle de protecteur que Moscou n’a jamais pleinement assumé. La rupture actuelle n’est donc pas un accident, mais l’aboutissement d’un siècle de malentendus stratégiques.

Une série d’abandons

L’idée est encore très présente dans la mémoire collective arménienne, que la Russie n’a pas empêché la catastrophe, en dépit de sa proximité géopolitique et religieuse. Tout au plus que les Arméniens peuvent vivre sous le joug impérial russe mais pas sous la férule du sultan turc.  Cette attente d’un secours russe remonte à Israel Ori, au XVIIIe siècle, puis au génocide de 1915, lorsque la Russie tsariste, affaiblie par la guerre et les troubles internes, se retire partiellement du front du Caucase, laissant les Arméniens de l’Empire ottoman à leur funeste sort.

Après 1917, la situation se dégrade encore. La première République d’Arménie (1918-1920), déjà exsangue, se retrouve seule. Et dans le jeu diplomatique qui suit, les intérêts arméniens sont ignorés. Les traités de Moscou (1921) et de Kars (1921) nous rappellent que la Russie bolchévique et la Turquie kémaliste ont redessiné les frontières du Caucase sans l’Arménie et au détriment de cette dernière. L’Arménie a perdu Kars comme Chouchi un siècle plus tard, Ardahan, Sourmalou et l’accès au mont Ararat. Le SIunik a failli être cédé. Le Karabagh a été confié à l’Azerbaïdjan soviétique. Le message politique était clair, il le demeure aujourd’hui : les grandes puissances décident, l’Arménie subit. L’Arménie est devenue alors un objet des politiques impériales russe et turque, non un sujet de décision. Cette logique perdure à l’époque soviétique. Les pogroms de Soumgait en 1988, analysés par des historiens et anciens responsables soviétiques, révèlent une passivité — voire une instrumentalisation — des organes centraux, au premier rang desquels le KGB. Pour de nombreux Arméniens, c’est le moment où « la sécurité soviétique » cesse définitivement d’être crédible.

Une Russie arbitre qui ne protège pas forcément 

En 2020, puis en 2022, l’illusion du parapluie russe se brise. Durant la guerre de 44 jours, Moscou refuse d’activer les accords de défense et laisse la Turquie redessiner les équilibres régionaux. En septembre 2022, lorsque l’Azerbaïdjan attaque directement le territoire arménien, l’OTSC se contente d’une mission d’observation. La Russie n’agit plus comme alliée, mais comme « gestionnaire du conflit » entre Erevan et Bakou — une position qui suppose de maintenir une pression constante sur l’Arménie.

La chute du Haut-Karabagh en septembre 2023 consacre cette évolution. Les troupes russes stationnées dans la région n’empêchent ni l’offensive azerbaïdjanaise, ni l’exode de plus de 100 000 personnes. D’où la possibilité d’évoquer une sorte « effondrement systémique » de la doctrine sécuritaire arménienne, fondée depuis trente ans sur l’alliance exclusive avec Moscou. Aujourd’hui, la rhétorique hostile des médias gouvernementaux à l’adresse de la Russie répond à la guerre d’information que mène Moscou envers Erevan, un jeu à somme nulle où l’émotion l’emporte souvent sur la raison. Un jeu cynique dont les intéressés ne sont pas dupes. Après avoir laissé littéralement affamée la population artsakhiote pendant le blocus, Moscou parachutait l’été 2024 une aide humanitaire aux réfugiés d’Arménie pour regagner leurs cœurs, mais sans atteindre pleinement cet objectif.

Depuis 2024, la Russie réduit progressivement sa présence : retrait de gardes-frontières à l’aéroport d’Erevan, tensions rhétoriques, rapprochement tactique Moscou–Bakou–Ankara, guerre hybride contre le régime de Pachinian... De son côté, l’Arménie suspend sa participation à l’OTSC et cherche à diversifier ses partenariats, tout en évitant une rupture frontale. Car la dépendance arménienne reste profonde : infrastructures énergétiques, diaspora de travail en Russie, et présence militaire à Gyumri. Une coupure radicale exposerait Erevan à des représailles économiques, agro-alimentaires, énergétiques, logistiques et politiques. A-t-on oublié que la croissance de l’économie arménienne a été artificiellement dopée par le contournement des sanctions russes et que, là encore, l’asymétrie prédomine en défaveur d’Erevan ?Alors, l’Arménie peut-elle encore compter sur la Russie ? La réponse peut être positive à la condition que les intérêts russes coïncident ponctuellement avec les siens. Moscou ne protège plus : elle arbitre, elle pèse, elle conditionne. Elle demeure un acteur incontournable disposant de considérables leviers, mais plus un allié fiable. L’enjeu stratégique n’est donc pas de « remplacer » la Russie par un autre protecteur, mais de reconstruire une marge d’autonomie réaliste. Cela passe par la diversification diplomatique, par un renforcement des capacités nationales, par une incitation à intégrer les ressources humaines de la diaspora dans l’appareil productif et la haute administration, par une relance de la démographie et par une politique extérieure capable de combiner sécurité, souveraineté et pragmatisme. Et à Gérard Libaridian de rappeler cette évidence : « les Arméniens ne doivent plus chercher un sauveur, mais un équilibre. » On l’aura compris, c’est dans cette recherche d’équilibre — précaire mais possible — que se joue désormais l’avenir de l’État arménien.

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