TRIPP : paix, prospérité… ou perte lente de souveraineté?

Par Tigran Yégavian
En août 2025, à Washington, un accord historique a été signé entre l’Arménie, l’Azerbaïdjan et les États-Unis pour ouvrir un nouveau couloir de transit international à travers le sud de l’Arménie, baptisé Trump Route for International Peace and Prosperity (TRIPP). Présenté comme un vecteur de paix, de connectivité et de prospérité régionale, ce projet promet de relier la partie principale de l’Azerbaïdjan à son exclave de Nakhitchevan via le territoire arménien.
Selon la version officielle, l’Arménie conserverait sa pleine souveraineté sur l’intégralité du corridor — pouvoir législatif, réglementaire, judiciaire, contrôle des frontières, douanes, taxes, etc. — et appliquerait son droit national à l’intérieur de ses frontières, y compris pour le transit. Sur le papier, cette assurance vise à dissiper les craintes d’extraterritorialité ou de perte d’autonomie : pas de territoire cédé, pas de présence armée étrangère, pas de statut juridique spécial en contradiction avec la souveraineté arménienne. Mais qu’en est-il dans les faits et dans la durée?
Souveraineté en droit, dépendance en fait?
Comme l’analyse Alec Yenikomchian dans Hetq, le cadre d’application de la TRIPP préserve certes la souveraineté arménienne en droit, mais il introduit des contraintes structurelles profondes qui peuvent à terme réduire cette souveraineté en pratique. Plusieurs mécanismes posent question :
Durée excessive des droits de développement: un consortium, dominé par des acteurs américains (74% au départ, extension possible à 49% pour l’Arménie après des décennies), aura des droits exclusifs de développement et d’exploitation sur plus de 99 ans.
Captation économique et opérationnelle: la gestion intégrée des infrastructures (rail, routes, pipelines, fibres optiques) peut progressivement structurer l’économie locale autour d’intérêts extérieurs, réduisant l’espace réel de manœuvre d’Erevan malgré l’autorité juridique formelle.
Silences juridiques préoccupants: l’accord reste vague sur les mécanismes d’arbitrage, de résolution des différends ou sur les pouvoirs d’urgence de l’État arménien, ouvrant la porte à des interprétations favorables aux investisseurs plutôt qu’à l’État souverain. Ainsi, la souveraineté, protégée sur le papier, pourrait s’effriter dans la pratique si rien n’est fait pour l’ancrer fermement dans la législation nationale — par exemple à travers une loi spéciale Lex TRIPP, comme le propose Yenikomchian pour prévenir une érosion progressive.
Un parallèle historique: quand les corridors deviennent des lignes de fracture L’expression “couloir” n’est pas neutre dans l’histoire européenne. Le corridor de Dantzig — que l’on appelait ainsi entre les deux guerres mondiales — illustre comment des voies terrestres, surgissant du droit comme un simple “passage”, peuvent se transformer en foyers de tensions géopolitiques majeures, voire en causes immédiates de guerre. Le couloir de Dantzig, séparant l’Allemagne de l’Allemagne orientale et de Prusse occidentale, fut un enjeu crucial pour Berlin dans les années 1930, instrumentalisé par Hitler pour justifier l’agression contre la Pologne. Si les contextes diffèrent, l’analogie garde une résonance symbolique: un couloir de transit, s’il devient un objet de revendication persistante, peut fragiliser la sécurité territoriale d’un pays plus petit face à un voisin plus puissant.
Dans le Caucase, l’Azerbaïdjan et la Turquie ont historiquement revendiqué un lien terrestre continu, miné par des décennies de conflits et de blocus contre l’Arménie. La perspective d’un couloir à travers Syunik/Zanguezour n’est donc pas seulement un enjeu économique: elle s’inscrit dans une dynamique plus large d’équilibres de pouvoir, de reconnaissance territoriale et de pression politique.
Entre opportunité et aléa stratégique
Les partisans de la TRIPP avancent que ce projet peut inscrire l’Arménie dans un nouveau réseau de connectivité eurasiatique, renforcer son rôle de hub régional, attirer des investissements et contribuer à une paix durable fondée sur l’interdépendance économique. Pourtant, l’histoire montre qu’un corridor n’est jamais neutre: il porte en germe des déséquilibres, des dépendances et des risques de pression politique externe. Sans institutions robustes, une législation protectrice interne et une diplomatie habile, la TRIPP peut à terme transformer un atout en vulnérabilité.
On l’aura compris, la TRIPP représente un pari ambitieux sur la paix et l’avenir économique du Caucase du Sud. Mais il doit être accompagné d’un cadre juridique, politique et institutionnel solide, qui ancre la souveraineté arménienne non seulement en droit mais dans la pratique quotidienne. À défaut, ce corridor, loin d’être un simple passage neutre, pourrait devenir une ligne de fracture — politique, économique et stratégique — rappelant que les « corridors » dans l’histoire ont souvent été des préludes, non à la paix, mais à des conflits durables.
Tigrane Yegavian










